Les femmes, il n'en avait guère connu qu'une, la sienne. Sauf des escapades d'étudiant, oubliées aussitôt que faites, il se rappelait son existence de jeune homme, les quatre ans écoulés au désert sous les ordres de Mariette-Bey, son imperturbable chasteté, ce précoce mépris de l'amour dont le «Grand Bey» lui-même le raillait. Quand les camarades quittaient le campement, se rendaient à la ville voisine pour voir les danses des bayadères ou passer une nuit de congé avec les filles indigènes, le plus souvent M. Raindal découvrait quelque prétexte à ne pas les rejoindre: un travail à achever, un papyrus à déchiffrer, une indisposition fortuite. «Sapristi, Raindal, dégourdissez-vous donc, mon garçon! commandait le Grand Bey de sa voix sarcastique... Vous finirez par nous faire croire que vous avez une liaison avec une momie!» Le jeune savant riait, promettait de suivre les camarades, et, à la dernière minute, se rétractait. Les bayadères l'ennuyaient. Depuis, hormis sa femme, rien, pas une aventure, pas un souvenir, ni un gracieux visage, ni aucun de ces fantômes chéris dont une particulière beauté—la main, le sourire, la finesse des baisers, la douceur des yeux—vous flatte jusqu'à la tombe de sa compagnie secrète.
Et à présent il était là, blanchi, défiguré par l'âge, incapable de plaire, pantelant d'amour à l'heure où les voluptés cessent, épris d'une jeune femme qui en aimait un autre... Quel châtiment! Quelle agonie! Combien de temps durerait-elle à lui montrer toutes les béatitudes manquées par morgue pédantesque ou superbe confiance en soi?...
Il s'était rapproché de la cheminée; et debout, vis-à-vis du miroir, il tordait ses traits en grimaces pour se convaincre encore plus de sa décrépitude sans recours. Ah! oui, un joli teint, de jolies dents, et des rides, et des boursouflures, et des mollesses de chair, tout ce qu'il fallait, ma foi, pour séduire une femme!
Les roues d'une voiture écrasèrent le gravier du jardin. On entendait des appels de voix, des rires. Georges arrivait.
M. Raindal fut saisi de l'envie de descendre. Il alléguerait le retour de Chambannes, la bienvenue à lui souhaiter, et il pourrait revoir Zozé. La main sur le bouton de la porte, un scrupule d'amour-propre le retint. Non, c'eût été trop lâche! Il resta.
Des portes claquèrent au-dessous. Le silence se refaisait par la maison. M. Raindal eut au cœur un nouvel élancement. Il réfléchissait que maintenant le mari était chez sa femme... Ses épaules se secouèrent dans un ricanement mauvais. Bah! il ne l'enviait pas ce malheureux Chambannes. Non, vraiment, il n'y avait pas de quoi! Être le mari d'une écervelée, d'une petite sotte, d'une indigne créature qui l'instant d'avant... Il ne termina pas. Ses yeux s'injectaient de sang. Des malédictions brutales jaillissaient de ses lèvres. Il étouffait. Il ouvrit la fenêtre.
La nuit avait fraîchi. Dans le lointain, parfois, dans la plaine, un train faisait sinuer à l'horizon son serpent de lumières jaunes. Ou bien les coqs du voisinage, abusés par la fausse pâleur du ciel, se lançaient à travers les espaces leurs intrépides saluts, auxquels des chiens répondaient en hurlant.
M. Raindal gravement contempla les étoiles bleuissantes. Chacune lui représentait un soleil avec des satellites gravitant autour. Il se demandait combien de douleurs identiques à la sienne devaient en ce moment gémir sur ces planètes obscures. Il raisonnait, calculait, se grisait de pensées altières. Il invoquait la Douleur humaine, la Souffrance des Mondes, la Plainte universelle,—toute la pitié convenue, toute la charité verbale, toute l'hygiène égoïste et hypocritement tendre, tous les remèdes déclamatoires que les livres enseignent aux chagrins personnels. Mais il n'en éprouvait aucun soulagement.
Pauvre penseur, pauvre maître, pauvre homme! Ah! oui! il pouvait appeler à son aide les spectacles célestes, les astronomes, les philosophes Newton, Laplace, Kant et Hegel! Il pouvait se gonfler! Il pouvait se grandir!
Il n'en gardait pas moins à gauche de sa poitrine un atome de chair plus sensible, plus réel que tous ces infinis de parade, impuissants à le guérir comme à le dominer.