Comme il prenait congé, M. Raindal lui offrit pour le lendemain une consultation avec le docteur Gombauld, son collègue de l'Académie des sciences.
—Mon Dieu, monsieur! fit dédaigneusement le docteur Chesnard en hochant sa petite tête grisonnante et chauve... Je ne suis qu'un médecin de quartier et je n'ai pas d'ambition... Je vous parlerai donc en toute franchise... Un Gombauld ou pas de Gombauld, cela n'y changera guère... Une embolie est une embolie... Il n'existe pas pour ce cas dix mille thérapeutiques... Il n'en existe qu'une: celle que j'ai indiquée... Néanmoins, si une consultation vous séduit, je n'y vois aucun inconvénient...
On fixa le rendez-vous à midi.
Dans la première pièce, sur le canapé de reps vert, on avait confectionné un lit de repos avec un matelas et des couvertures. Toutes les heures, tour à tour, le Galicien et le maître revenaient s'y étendre, après avoir veillé le malade.
M. Raindal n'y dormait point. Quand le regret de sa petite élève cessait de le supplicier, c'étaient les remords qui le torturaient, les scrupules de conscience, le besoin de s'innocenter. Les vacillantes paroles de l'oncle Cyprien sonnaient à ses oreilles, comme répercutées par un écho sans fin: «Tout cela est arrivé parce que j'ai désiré aller chez cette Mme Rhâm-Bâhan et que j'ai rencontré le... le... le marquis...» Raisonnement certes faux! Conception puérile des rapports entre effets et causes! Mais la parcelle de vérité qui parfume toute erreur n'en épandait pas moins son vénéneux arome dans l'âme de M. Raindal. Evidemment il n'était pas responsable de l'accident mortel qui avait foudroyé son frère. Informé en temps opportun, il eût même accompli les plus durs sacrifices pour arracher le pauvre homme à l'engrenage de l'agio. Pourtant qui sait si, sans son entremise, sans cet amour funeste dont il était féru, qui sait si l'oncle Cyprien aurait jamais rencontré «le... le... le marquis»? Qui sait si cet amour, coupable déjà de tant de fautes contre la saine morale et les sentiments dus, n'avait pas, de plus, sa part, infime quoique réelle, dans la calamité présente?...
M. Raindal en exhalait des soupirs continus. Son corps se mouillait de sueur. Finalement, la fatigue eut raison de l'insomnie. Il ne se réveilla que vers huit heures, pour ouvrir à Thérèse et à Mme Raindal. Derrière, saluait la face barbue du jeune Bœrzell.
Mandées par télégramme, ces dames avaient voyagé la nuit, et leurs coiffures défaites, leurs visages charbonneux, où les larmes séchées traçaient des rayures blanches, exprimaient mieux que leurs voix les angoisses du trajet. M. Raindal les embrassa toutes deux avec une effusion de tendresse insolite; puis il les mena, en pleurant, à la chambre de l'oncle Cyprien.
Il sommeillait toujours de son tumultueux ou léthargique sommeil, la peau plus violette, plus noire, par endroits, que la veille, au début de la crise. Mme Raindal s'agenouilla près du chevet, les mains jointes. On attendit les médecins en commentant le drame. Ils vinrent à midi précis. La consultation dura peu. Le docteur Gombauld approuvait les prescriptions de son confrère. Pour le reste, il refusait de présager: la nature en déciderait.
—Qu'est-ce que je vous disais! fit à la porte le dédaigneux docteur Chesnard.
Et il promit sa visite pour le soir.