Elle n'eut d'autre résultat que d'accroître les alarmes. Le médecin était parti sans consentir à se prononcer sur l'issue de la nuit.

Une heure après son départ, le délire s'empara de l'oncle Cyprien. Dans les premiers instants, ce ne fut qu'exclamations vagues, plaintes inarticulées. Mais bientôt elles se précisèrent. Elles désignaient des gens, invectivaient des ennemis: tous les immémoriaux ennemis de l'oncle Cyprien, toute la troupe des chéquards, des youpins, des calotins et des rastas! On eût dit qu'ils dansaient autour de sa couchette une ronde satanique avec des rires triomphants. Parfois leurs lourdes semelles devaient défoncer sa poitrine, car il avait des mines de défense ou d'effroi comme sous les fers d'un cheval qui l'aurait écrasé. Pour exorciser ce sabbat, il s'époumonait en injures, prises au vocabulaire de ses auteurs favoris. Son index menaçait, son poing martelait le vide. Puis, soudain, il sembla que la sarabande s'égrenait. Par un hasard de ressouvenir, une image prépondérante effaçait la malice des autres: l'image d'un illustre homme d'État, d'un ministre renommé pour la lutte qu'il soutint contre le Boulangisme. Sa légendaire figure s'érigeait devant le lit, et, sans qu'il se courbât, ses mains, au bout de bras énormes, atteignaient l'oncle Cyprien.

—Oh! oh!... rugit avec terreur M. Raindal cadet. Voilà le vieux Forban à présent! Oh! ces bras!... En a-t-il des bras! Veux-tu bien t'en aller, vieux Forban!... Veux-tu bien me lâcher!

L'étreinte imaginaire était plus forte que ses cris. Il porta vainement les deux mains à sa gorge. Il suffoquait. Il retomba dans le coma.

Il y demeura toute la soirée, toute la nuit. Dans la pièce voisine, la famille veillait, se relayant auprès du malade avec Schleifmann, Bœrzell et un interne envoyé par le docteur Gombauld. A onze heures, comme ces dames et le Galicien s'étaient assoupis de fatigue sur un fauteuil, sur le canapé, sur une chaise, M. Raindal appela le jeune savant d'un clin d'œil familier.

—Mon cher monsieur Bœrzell, susurra le maître à voix basse, cette après-midi Thérèse m'a tout appris... Il paraît qu'à Langrune vous vous êtes accordés... J'en suis pour ma part fort heureux... Cependant vous savez le désastre qui nous frappe... Sans parler de ce pauvre Cyprien, c'est pour nous la ruine complète, et pour Thérèse, ni dot, ni espérances d'aucune sorte... Je tenais à vous en avertir formellement, sachant par expérience ce que sont les charges d'un ménage, des enfants à élever, les dépenses...

—Je vous suis fort obligé de votre sincérité, cher maître! interrompit de même Bœrzell... Seulement, ces tristes événements n'ont pas modifié mes intentions à l'égard de Mlle Thérèse...

Il s'arrêtait, toujours soucieux de mesure, de vérité, d'exactitude, et il reprit:

—Je n'irai pas jusqu'à vous dire que ces considérations d'argent me soient indifférentes... Il est, au contraire, certain que pour le bien-être de ma femme, pour l'éducation de nos enfants, une dot, des espérances eussent été un précieux appoint... Mais faute de cet appoint, notre mariage peut aisément se conclure... Je me sens plein d'énergie et la perspective d'un peu plus de travail et d'un peu plus de médiocrité n'est pas pour émouvoir un homme jeune et vigoureux comme moi... Je maintiens donc ma demande, cher maître...

Schleifmann quittait la pièce pour rejoindre l'interne. M. Raindal et le jeune savant échangèrent une poignée de main affectueuse; puis, chacun sur sa chaise, le menton à la poitrine, ils s'endormirent progressivement.