Le délégué, en finissant, avait suspendu au marbre une vaste couronne d'immortelles rouges.
La famille se rangea, avec Schleifmann, dans une petite allée proche: et les condoléances défilèrent. M. Raindal, à l'aveuglette, serrait la main de chacun, celle des indifférents comme celles de Zozé, de Chambannes, du marquis, de Gérald même et de l'abbé Touronde un peu décontenancé parmi tous ces libres penseurs. Personne ne passait plus. On se dirigea vers la sortie.
Schleifmann s'attardait en arrière, rôdant autour de la tombe de son ami Cyprien. Sitôt à l'abri des curieux, il glissa deux pièces de vingt sous dans la main d'un des fossoyeurs. Puis, selon le rite israélite, grattant le sol d'un jardinet voisin, il lança par trois fois à travers le sépulcre une poignée de terre et de gravier. Les cailloux résonnèrent sur le bois de la bière. Le Galicien, en réponse, modulait un verset hébreu.
Ses yeux s'étaient levés au ciel et, leur fervent regard semblait vouloir percer le mystère des nues, jusqu'à l'inaccessible région des destinées. Il ne maudissait pas. Il interrogeait seulement.
Pourquoi le Seigneur tolérait-il des ruines aussi iniques? Dans quels formidables desseins associait-il son peuple à l'accomplissement de tels méfaits? Quand donc susciterait-il en son temple, parmi ses prêtres, quelqu'un, une voix libre et hardie, pour rappeler aux Juifs, aux plus altiers comme aux plus humbles, le solennel dépôt de pureté et de justice qu'ils reçurent jadis au pied du Sinaï?...
Nul signe ne répondait à ces questions muettes. Les nuages poursuivaient leur paisible promenade sur le fond bleu du ciel.
Schleifmann s'achemina vers la sortie à pas traînards; et, dans le floconnement crêpu de sa barbe grise, ses lèvres inconsciemment marmonnaient: «Cyprien!... Pauvre Cyprien!...» Il se remémorait les bonnes heures passées chez Klapproth, l'édification progressive de la vieille théorie des Deux Rives... Une théorie bien incertaine, bien contestable, si l'on voulait,—qui cependant recélait sa faible part de vérité! Puis, comme il la disait vaillamment, cet infortuné Cyprien, avec quelle gaieté, quelle fougue, quelle conviction; avec une sorte de pressentiment peut-être! A présent, hélas, plus de Cyprien! Désormais, Schleifmann, mon garçon, tu seras dans la vie un misérable solitaire, livré à ses bouquins, à sa mansarde déserte, à sa brasserie sans ami!... Les yeux du Galicien s'emplissaient de grosses larmes.
Mais, comme il atteignait la grille du cimetière, il s'arrêta court et demeura planté gravement sur le seuil.
Dehors, devant la porte, deux voitures se faisaient face, contre le trottoir. Dans la première, un coupé de maître attelé sobrement, Zozé, Chambannes et Gérald s'installaient tous les trois; dans la seconde, un noir carrosse des pompes funèbres, le jeune Bœrzell grimpait auprès de la famille Raindal.
Les deux cochers touchèrent simultanément. Les deux voitures tournèrent en sens inverse, l'une regagnant au grand trot les élégances de la rive droite, l'autre s'enfonçant de nouveau dans les modestes parages de la rive gauche.