L'oncle Cyprien, ayant achevé sa toilette, ouvrait la porte pour sortir. Il recula de stupeur en apercevant, sur le seuil, la main au cordon de la sonnette, Schleifmann, Johann Schleifmann lui-même.
—Comment, c'est vous?
—Oui, c'est moi! fit Schleifmann de sa voix que la pratique de l'hébreu avait rendue un peu nasillarde et traînante... Je ne vous ai pas vu hier et je venais savoir si vous étiez malade...
—Oh! rien, un brin de rhumatisme, mon sacré rhumatisme... Mais, entrez donc, mon cher,—fit M. Raindal cadet qui enlevait son chapeau.—Il me semble qu'il y a des siècles que nous n'avons causé!...
Il referma la porte, en tirant par la manche son vieil ami Johann.
—Soit! Causons... Je vous apporte, du reste, une surprise, que je vous avais annoncée l'autre jour! répliqua Schleifmann avec un sourire... Tenez, savourez!...
Et il jeta sur la table une sorte de dictionnaire à couverture de toile rousse au dos duquel se lisait en lettres noires: Annuaire de la Finance française.
Pendant que l'oncle Cyprien examinait, palpait le volume, Schleifmann s'était à moitié étendu sur le petit canapé de reps et semblait suivre des pensées narquoises. Il avait le type des juifs asiatiques, une figure de kalmouk au teint cireux, le nez camard, retroussé du bout, largement ouvert, des yeux jaunâtres, petits et scintillants de malice. Sa barbe et sa chevelure grises étaient crépues, floconneuses comme une toison de mouton, et, pour atténuer sa myopie, il portait de larges lunettes d'or, suprême élégance des universitaires teutons.
—Hô, mon garçon! s'écria-t-il tout à coup de sa voix traînarde... Il y en a là-dedans, des noms!... Et des juifs, et des musulmans, et des chrétiens, des goys aussi... Des noms de tous les pays et de toutes les religions... Oui, c'est à tous ces noms-là qu'appartient la richesse du pays... C'est tous ces noms-là qui signent ce qui nous tond et nous gruge, vous comprenez, mon bon Raindal?... Un de ces noms-là au bas d'un papier, c'est plus qu'une cartouche de dynamite au bas d'une maison... Ça vous fait sauter, danser les millions comme des oranges aux mains d'un jongleur... Mais, le Seigneur soit loué, cela ne durera pas toujours, mon ami!...