A ces échecs d'amour-propre ne se borna pas la mésaventure du coupable Schleifmann. Beaucoup de parents, effrayés par ses théories, lui retirèrent leurs enfants. Il resta, ayant juste de quoi vivre ou de ne pas mourir de faim, avec le tiers à peine de sa jeune clientèle.
La catastrophe était complète. Il la supporta vaillamment.
Afin de parer aux éventualités, aux maladies possibles, il vendit tous ses meubles, tous ses livres sauf une centaine de volumes indispensables,—la Bible, l'Imitation, Gœthe, Spinosa, Shakespeare, Mendelssohn, Renan, Taine, les poésies de Victor Hugo et les écrivains socialistes.
Puis il loua, au sixième étage d'une maison de la rue de Fleurus, une vaste chambre bien éclairée, où il attendit en lisant que la fortune et l'humanité lui devinssent moins mauvaises.
Trois ans s'écoulèrent ensuite, et il doutait, à la fin, de sa perspicacité prophétique, quand les faits brusquement lui rendirent la foi.
Tout de même, sous le fumier de l'envie et des ressentiments, sous l'engrais des maladresses et des exactions, l'antisémitisme commençait à germer, à fleurir sur la belle terre de France. Et chaque jour, en dépit des grillages et des règlements, des lois écrites et des droits de l'homme promulgués, sa floraison ardente s'épanouissait davantage.
Johann Schleifmann en eut d'abord une joie vaniteuse, puis un vif chagrin. Et il suivit l'affaire, partagé toujours entre ces impressions adverses.
Il s'affligeait des attaques cruelles, partiales, qu'on prodiguait à ses coreligionnaires, mais il ne pouvait se défendre d'un certain orgueil, en songeant qu'il les avait prédites. Plus on les dénigrait injustement, plus sa fureur croissait contre eux. Ah! les imbéciles, les pauvres êtres! S'ils avaient voulu, pourtant! Et, lorsque les journaux mondains racontaient les magnificences de leurs garden-parties, de leurs raouts ou de leurs chasses à courre, il avait des ricanements méchants et navrés, il répétait tout haut d'un ton sardonique comme des mots de malédiction: «Garden-parties, raout, chasse à courre!...» Oui, oui, ils n'avaient qu'à «gardener», à danser, à chevaucher. Ils jouissaient de leur reste, les gaillards! Et l'indignation l'emportait, au calcul de tant d'argent gaspillé par sottise, dont une part seulement donnée de bon cœur au peuple, eût tout refait, tout arrangé, en servant une cause généreuse.
C'était vers cette époque qu'il avait lié connaissance avec M. Cyprien Raindal, à la brasserie Klapproth où ils prenaient tous deux pension.
Dès les premiers mots, ils s'étaient plu, ils s'étaient sentis mutuellement attirés. De nationalités différentes, de religions antagonistes, de tempéraments divergents, ils se trouvaient, sans avoir les mêmes rancunes, détester les mêmes castes. La curiosité, de plus, les avait associés, l'oncle Cyprien découvrant dans Schleifmann pour ses haines une mine de documents exceptionnels, et Schleifmann dans l'oncle Cyprien un spécimen inappréciable des ennemis de sa race. Puis, ils mûrissaient, en cachette, des projets l'un sur l'autre. Le Galicien voulait convertir son ami aux doctrines de Karl Marx, tandis que M. Raindal cadet s'était juré d'arracher l'exilé à ses opinions internationalistes. Et enfin, par surcroît, la Pauvreté les unissait, la Pauvreté qui de ses mains rugueuses malaxe tous les humbles en une pâte identique, les coagule en une famille pareille, les transforme en frères et alliés, malgré l'âge, l'origine et tout ce qui s'y oppose. De sorte que, depuis huit ans, ils n'avaient presque pas passé un jour sans se rencontrer dehors ou s'aller visiter dans leurs mansardes respectives.