En prison, il avait longuement réfléchi sur l'endroit où il se réfugierait après sa libération. En Autriche, en Allemagne, surveillé par la police et exposé aux attaques des antisémites, l'existence, pour lui, s'annonçait très pénible. Il résolut provisoirement de se retirer quelque temps en France et vint s'y installer vers la fin de 1882.
Il comptait subsister en donnant des leçons d'allemand, de philosophie ou d'histoire naturelle. Il arrivait muni de chaleureuses recommandations que lui avaient fournies des israélites de Vienne pour leurs parents et coreligionnaires établis à Paris. Et rapidement ainsi, il eut une petite clientèle d'élèves qui le mit hors du besoin, voire dans une certaine aisance.
Mais aussitôt il allait perdre volontairement ce bien-être par ambition idéaliste, manie de réaliser ses théories tout en ramenant les juifs aux devoirs héréditaires.
Il avait remarqué, dans les pays de l'Est, les contagieux progrès de l'antisémitisme, et il était imbu de cette conviction que le microbe antisémitique continuerait sa marche inflexible vers l'Occident, gagnant successivement la France, l'Angleterre, puis le nouveau monde, toute la chrétienté enfin.
Comment y résister, le combattre, lutter contre? Schleifmann avait là-dessus une doctrine fort nette qu'il déclarait puisée aux sources du plus pur judaïsme. Il fallait simplement, pour les israélites riches, revenir aux traditions de leur race dont la mission providentielle est de fournir aux peuples des exemples moraux, aux cerveaux des idées, aux cœurs une religion.
Dans ce sens, rompre avec les errements passés, quitter la société mondaine et cléricale où ils s'amollissaient au détriment de leur dignité, rentrer dans la démocratie d'où ils étaient issus, employer leurs rares facultés à la défense des humbles, à la victoire du droit, aux conquêtes sur l'injustice, et, finalement, sauf une rente individuelle qui ne dépasserait en aucun cas le chiffre de dix mille francs, opérer l'abandon des richesses acquises dont l'ensemble servirait à des fondations nationales, populaires ou colonisatrices,—tels se formulaient en bref les principaux moyens pratiques par lesquels Schleifmann prétendait assurer le salut et la gloire du peuple élu de Dieu.
Puis, au bout de quelques mois de séjour à Paris, il crut le moment propice pour soumettre aux parents de ses élèves, au clergé et aux notabilités de la juiverie, son audacieux plan de régénération. Mais il ne garda pas longtemps d'illusions sur le succès de l'entreprise.
Les juifs de finance venaient de se heurter contre la catholicité dans la première grande bataille. Une version disait: avec l'appui du ministère. Une autre: avec l'approbation ouverte d'un gouvernement gagné, de longue date, à la cause juive. Une troisième, plus modérée: avec la sympathie officieuse de l'Administration qu'inquiétait la révolte des fortunes catholiques. Finalement, soutenus ou seuls, ils avaient triomphé; et l'enthousiasme de la victoire les aveuglait. Jamais leur arrogance n'avait été plus folle, ni leur confiance dans la loi plus obtuse.
Partout Schleifmann fut éconduit. Les rabbins, effarés à la pensée des ennuis qu'il pourrait leur susciter avec la haute finance, toute-puissante dans le consistoire, le supplièrent de ne pas donner suite à ses dangereuses utopies. Les riches et les demi-riches le congédièrent par des paroles sèches, ou des plaisanteries méprisantes.
Fort peu daignèrent discuter. Ils tapaient d'un air paternel sur l'épaule du têtu Galicien et lui demandaient si c'était sérieusement, voyons, que lui, M. Schleifmann, un homme érudit et sensé, parlait de toutes ces sornettes. L'antisémitisme? Bon pour les pays germaniques, les pays slaves où, soit dit sans vouloir l'offenser, les juifs étaient ce qu'il savait bien! Mais, en France, dans le pays de toutes les libertés, sur la belle terre de France, mère de la Révolution et de la sublime Déclaration des droits de l'homme, jamais, jamais, au grand jamais, il entendait, l'antisémitisme ne fleurirait. Et on éclatait de rire en lui offrant un cigare.