III
Vers six heures moins le quart, l'oncle Cyprien passa dans son étroite cuisine obscure où il avait coutume de se cirer les bottes avant de sortir.
Il formait le projet d'aller rejoindre à la petite brasserie Klapproth, rue Vavin, son vieil ami, Johann Schleifmann, et de causer une bonne heure avec lui en sirotant l'apéritif.
Les personnes qui connaissaient l'antisémitisme de M. Raindal cadet s'étonnaient de son intimité avec ce juif de Galicie.
Mais lorsqu'on le questionnait à ce sujet, l'oncle Cyprien ne manifestait aucun embarras. Loin de là, il toisait dédaigneusement l'interrogateur, haussait les épaules, puis il vous apprenait—si vous teniez à le savoir—que ce Schleifmann était la plus brave pâte d'homme qui fût. Depuis huit ans qu'il le fréquentait, pas une seule fois il n'avait eu à s'en plaindre; et au reste, ces questions lui semblaient oiseuses, car, assurait-il, Schleifmann, quoique juif, était «aussi antisémite que vous et moi.»
En proférant cette assertion, l'oncle Cyprien exagérait, ou du moins il se méprenait sur les sentiments de son ami.
Schleifmann ne pouvait être rangé parmi ces juifs prudents qui renient leur juiverie par crainte des préjugés, platitude devant la majorité, intérêt professionnel ou mondain.
Son antisémitisme n'était fait au contraire que d'amour pour sa race et d'orgueil atavique. S'il paraissait antisémite, ce devait être à la façon d'un Jérémie, d'un Isaïe ou d'un Amos. En vérité, l'âpre esprit des vieux prophètes soufflait dans son cœur; et il ne maudissait ceux de sa religion que parce qu'ils se dérobaient aux destinées d'Israël et se corrompaient dans les frivoles vanités au lieu de régir le monde par l'influence de la pensée.
Cet orgueil sémitique avait même causé toutes les difficultés de sa vie aventureuse.
Docteur ès-sciences philosophiques de l'Université de Lemberg, il n'avait pas tardé à négliger l'ancienne loi mosaïque pour adopter la foi récente qui s'épandait dans l'univers: le socialisme. De cette loi, selon lui, les juifs avaient été les initiateurs comme de l'autre. Karl Marx et Lassalle lui apparaissaient les modernes délégués de Iaveh sur la terre pour apporter l'évangile nouveau et la religion économique de l'avenir. Il considérait leurs ouvrages comme des livres presque saints, et se réjouissait de voir une fois de plus la divine prépondérance juive s'affirmer par leurs écrits. Il s'était affilié aux principaux groupes socialistes de la ville et faisait, dans les faubourgs, une propagande active. Trois mois de forteresse, dix ans d'interdiction de séjour, l'arrêtèrent soudain dans son zèle sinon dans ses croyances.