M. Raindal se retourna à l'appel de Mme Chambannes qui lui offrait une tasse de café.
Au fond du salon, la petite Mme Pums et la grande Mme de Marquesse se tenaient enlacées par la taille, en se communiquant des secrets joyeux sur l'emploi de l'après-midi. Mais justement leurs dissemblances les faisaient valoir l'une l'autre, et on leur devinait les mêmes goûts, les mêmes aptitudes, tout ce qu'il fallait pour s'accorder dans des parties carrées avec deux bons garçons de tailles équivalentes.
Elles traversaient le salon toujours enlacées. Mme de Marquesse souleva la portière du fumoir. Une vive clameur salua le gracieux couple. Elles entrèrent tout à fait et la clameur redoubla. Ces messieurs n'étaient point ingrats.
Jusqu'à leur retour, la conversation dans le salon se traîna péniblement. Mme Chambannes essayait de causer avec Thérèse et Mme Raindal, tandis que Mme Herschstein complimentait, à part, le maître. Peu à peu, les sujets se faisaient rares. Après quelques remarques sur l'heure tardive des dîners modernes et quelques pronostics sur l'hiver qui venait, Zozé perdit de son aisance. De quoi leur parler, grand Dieu? Toilette? Il n'y avait pas à y songer! Les pauvres dames, vrai, elles étaient plutôt «fagotées»! Théâtres? Elles confessaient n'y être pas allées depuis près de deux ans. Alors? Zozé cherchait, s'évertuait, et les yeux gris de Thérèse, fixés durement sur elle, l'intimidaient encore davantage. Très intelligente peut-être, cette Mlle Raindal, mais pas commode, pas allante du tout, aurait déclaré Gérald. Et Zozé en arrivait presque à lui pardonner son brutal silence du dîner.
Enfin les messieurs revinrent, sauf le marquis, que Chambannes excusa auprès de M. Raindal. De coutume c'était l'instant des gaillardises. On se séparait deux par deux pour chuchoter dans les coins sombres; et en vue, dans le centre du salon, il ne restait que les personnes âgées, qui s'entretenaient paisiblement à haute voix de leurs affaires d'argent ou de leurs infirmités.
La présence des Raindal gênait sans doute l'assistance, car la manœuvre accoutumée n'eut pas lieu. Seuls Givonne, le peintre de tambours, et la petite Mme Pums, sortis les derniers du fumoir, osèrent maintenir la tradition. Ils s'étaient installés dans l'encoignure d'une fenêtre. Et, avec sa face correcte de calicot anglais, Givonne semblait de loin vanter à Mme Pums un article dont il lui promettait entière satisfaction.
M. Raindal les examina un moment avec une machinale bienveillance. Mais il sentait de l'engourdissement s'appesantir sur ses paupières. L'abondance du repas ou ses efforts de mémoire pendant le dîner lui avaient laissé une lourde fatigue. Et il abusait des sourires affables pour se dispenser de parler.
L'entrée de Jean Bunel, que Mme Chambannes amenait dans sa direction, lui fut un prétexte à se lever.
—M. Jean Bunel, dont vous avez lu, j'en suis sûre, les beaux romans! présentait Zozé.
—Mais certes, certes... Ravi, mon cher confrère! fit chaleureusement M. Raindal, en serrant la main de Bunel dont il ignorait pourtant jusqu'au nom.