—Lui! jamais de la vie!… Le ruban qu'il porte doit être celui d'un ordre des îles Mariannes. J'aurais dû le gifler… Il est encore temps et je vais…

—Tiens-toi en repos, je te prie. Tu te ferais mettre au poste. Pense à ces demoiselles que tu as invitées à dîner chez Foyot. La douce Véra te jetterait du vitriol à la figure, si tu la plantais là.

—Il faut que je corrige ce drôle… la blonde verra que je ne me laisse pas berner.

—Cette blonde ne s'occupe plus de toi. Elle a repris sa lecture; elle y est plongée. Quant au chevalier noir, le voilà qui s'en va se mêler aux badauds occupés à regarder jouer au ballon. Cet homme n'est qu'un domestique. Un mari ou un amant se serait campé sur la chaise.

—Tu as raison, au fait… on ne se bat pas avec un valet. Allons-nous en pour que je ne voie plus sa vilaine tête. Si je me trouvais encore bec à bec avec lui, l'envie me prendrait de lui tomber dessus et je n'y résisterais pas.

Paul s'empressa d'entraîner son rancuneux camarade et Jean se laissa faire, mais avant d'arriver au bout de la terrasse, ils donnèrent en plein dans une chaîne de femmes qui leur barrèrent le passage.

Elles étaient quatre qui se tenaient par le bras, comme des escholiers du moyen âge, et qui scandalisaient par leurs airs évaporés et leurs toilettes bizarres les familles bourgeoises rangées en espalier des deux côtés de la terrasse.

Il y avait Maria, l'élève sage-femme, coiffée d'un immense chapeau de paille orné de fleurs des champs. Il y avait Véra, l'externe nihiliste, coiffée d'un béret rouge, et deux échappées des petits théâtres de la rive droite; plus élégamment habillées, celles-là, mais pas moins tapageuses.

Toutes les quatre fumaient des cigarettes turques, offertes par l'étudiante russe.

Les gardiens du jardin les regardaient de travers, mais au Luxembourg on n'est pas si collet-monté qu'aux Tuileries et les habitués y ont leurs coudées franches.