—Tu as pourtant, je suppose, vu hier soir ton camarade?
—Je l'ai rencontré à la Closerie des Lilas, mais…
—Vous avez eu autre chose à faire que de causer du Languedoc, je le pense bien… et à propos de ce Mirande, est-ce que?… mais oui, parbleu!… c'est lui, n'est-ce pas, qui s'est mis dans ce joli pétrin?… et c'est pour lui que tu es venu me consulter?… l'assommeur, c'est lui.
—Je vous assure que non, répondit vivement Cormier.
Bardin en pensa ce qu'il voulut et n'insista pas. Il avait pris le bras de son jeune ami et il comptait ne pas le lâcher avant de l'avoir mis en présence de son fils, à seule fin de les raccommoder.
Paul se laissait emmener et il était très perplexe. Il regrettait fort de s'être tant avancé, mais il sentait qu'il ne pouvait plus reculer, sous peine de gâter son affaire. Bardin aurait pu croire qu'il avait sur la conscience un véritable crime et Bardin, vexé, aurait très bien pu faire part à son fils des confidences incomplètes que Paul Cormier lui avait faites, pendant le trajet de la rue des Arquebusiers au boulevard du Palais où ils arrivaient en ce moment.
Paul se disait aussi qu'il ne risquait pas grand'chose à accompagner Bardin père jusque dans le cabinet de Bardin fils qui était certainement un galant homme, incapable d'abuser de la situation. Paul pensait même qu'il y pourrait gagner de savoir à quoi s'en tenir sur l'affaire criminelle que ce juge était chargé d'instruire. Le père ne manquerait pas d'en parler au fils, en présence de Paul, et le fils se laisserait aller à donner des détails. Paul, renseigné, pourrait arrêter un plan de conduite en connaissance de cause et dût-il se décider plus tard à confesser la part qu'il avait prise à la mort du marquis, rien ne l'obligerait à déclarer la vérité avant de s'être consulté avec Jean de Mirande.
—Nous y voilà, dit le vieil avocat, en poussant Cormier sous une voûte qui aboutit à une cour. Nous n'avons plus qu'à monter deux étages. Tu n'es jamais entré dans un cabinet de juge instructeur?
—Jamais, Dieu merci!
—Pourquoi, Dieu merci?… Les plus honnêtes gens peuvent y être appelés comme témoins et même comme prévenus, quoique ce soit plus fâcheux. Tous les prévenus ne sont pas des coupables. Tu vas voir que ça t'amusera… nous allons rencontrer dans les couloirs des types curieux et des figures cocasses.