Il ne pouvait pas songer à fuir. Le vicomte l'avait vu et lui souriait déjà. Encore moins pouvait-il espérer continuer à faire le marquis, Mirande étant présent. Mirande, au premier mot équivoque, aurait demandé des explications et culbuté tous ses mensonges; Mirande qu'il avait eu tant de peine à retrouver, et qu'il venait de décider à aller dire la vérité au juge d'instruction.

Ce fut pourtant Mirande qui le tira d'embarras, sans le vouloir et sans le savoir. Il n'avait pas remarqué M. de Servon à la Closerie des Lilas et quand il se trouvait tout à coup face à face avec des gens qu'il ne connaissait pas, son premier mouvement était toujours de leur tourner le dos et de prendre le large.

Il n'y manqua pas en voyant que le vicomte allait aborder Paul. Il fila sans saluer ce gêneur qui s'avisait de les déranger et en criant à son ami:

—J'y vais, puisque tu le veux. Va m'attendre au café Soufflot. J'y serai dans deux heures.

Paul se serait bien passé d'être interpellé de la sorte, à portée des oreilles de M. de Servon qui n'était plus qu'à deux pas, mais le mal était fait et il ne lui restait qu'à tâcher de pallier le fâcheux effet de cette étrange invitation.

Un marquis avait pu se montrer un soir à la Closerie des Lilas, mais qu'il se montrât en plein jour au café Soufflot, c'était invraisemblable.

Et, pour comble de malechance, Mirande venait de le tutoyer à haute et intelligible voix.

Le pauvre Paul regrettait amèrement d'avoir accepté le rendez-vous que ce grand fou de Jean lui avait donné.

Jean qu'il avait tant cherché, la veille, au quartier Latin, Jean s'était laissé enlever par une ancienne maîtresse qui était venue le réveiller et qui l'avait emmené rue Jean-Goujon où elle possédait un joli petit hôtel; il l'avait connue figurante au théâtre de Cluny; elle était passée grande cocotte, et elle tenait à lui montrer les splendeurs de sa nouvelle installation; il n'avait pas refusé de l'accompagner chez elle et il s'y était oublié pendant vingt-quatre heures.

Pris du remords d'avoir oublié Paul Cormier dans un moment si critique, il lui avait écrit pour lui expliquer son cas et pour le prier de venir le rejoindre aux Champs-Elysées, derrière la rotonde du Panorama. Et Paul était venu. Depuis une heure, il le prêchait pour qu'il allât se déclarer et il n'avait pas encore pu l'y décider, quand l'apparition du vicomte avait coupé court au tête-à-tête.