Les morts reconnus sont enlevés immédiatement. À Paris, chacun sait cela, et Servon l'avait entendu dire, comme tout le monde.
Comment ce mari de la marquise, le vrai, était-il venu se faire assassiner à Paris, en arrivant de Monte-Carlo, s'il fallait en croire l'ancien garçon de jeu qui disait l'y avoir vu?
Servon ne le devinait pas, et ce n'était pas ce côté de la question qui le préoccupait le plus.
Pour le moment, il ne pouvait mieux faire que d'aller retrouver l'homme qui l'attendait et de lui demander des explications supplémentaires.
Brunachon était à son poste, et il accueillit le clubman par un: «Eh! bien, monsieur le vicomte a vu?» qui poussa Servon à répondre:
—J'ai vu un homme qui a été tué d'un coup de couteau dans la poitrine, oui. Alors, vous prétendez que cet homme est M. de Ganges?
—Je l'affirme, parce que j'en suis sûr. Et s'il y avait ici n'importe quel croupier de Monte-Carlo, il le reconnaîtrait, car il n'est pas changé du tout. Il a sa figure de là-bas, quand il fermait les yeux pendant que la bille tournait dans le cylindre. On dirait qu'il va les rouvrir pour dire: moitié à la masse!
Pauvre marquis!… il était beau joueur, tout de même, et il ne regardait pas à l'argent quand il gagnait. Et pas fier, avec ça… il m'a plus d'une fois donné un louis, quand j'étais à la côte, conclut Brunachon en guise d'oraison funèbre.
—Si vous êtes sûr que c'est lui, pourquoi n'êtes-vous pas entré avec moi à la Morgue? demanda M. de Servon pour mettre fin à des discours qui l'ennuyaient.
—Mais… parce que j'en sortais, répondit Brunachon. Si j'y étais rentré immédiatement, on m'aurait remarqué et on m'aurait peut-être filé. C'est plein d'agents de police, là-dedans… ils remarquent les figures… et je ne tenais pas à leur montrer la mienne deux fois en dix minutes.