—Non. Je garde la voiture. Maintenant, partez! notre colloque en plein air a assez duré.
Brunachon ne se le fit pas dire deux fois. Il fila sans ajouter un mot. Qu'aurait-il ajouté? Son travail était fait. Il avait semé dans l'esprit du vicomte des idées qui ne manqueraient pas de germer et dont il espérait bien tirer quelque profit. Il ne s'était pas compromis et il restait libre de faire chanter ou Paul Cormier, ou la marquise de Ganges, ou même M. de Servon,—à son choix. Cela dépendrait de la tournure que prendrait l'instruction confiée à Charles Bardin.
M. de Servon était beaucoup moins satisfait de son expédition, et il regrettait de s'y être engagé.
Tant qu'il s'était agi de s'introduire chez la marquise, il aurait tout fait pour forcer son intimité, eût-il dû même abuser un peu de la situation, mais il entrevoyait maintenant que derrière cette situation il y avait un drame, et même un drame assez corsé, puisqu'il venait de se dénouer,—ou de s'engager,—par un meurtre.
Et dans la vie que menait Servon, il n'y avait pas de place pour les drames.
Il tenait à sa tranquillité autant qu'à ses plaisirs, et il se demandait déjà comment il allait s'y prendre pour se tirer à l'écart d'une affaire qui pouvait se terminer devant une cour d'assises.
Il lui en coûtait pourtant de se désintéresser des malheurs qui menaçaient la marquise et de renoncer à pénétrer le mystère de l'existence en partie double du soi-disant marquis Paul Cormier.
Le vicomte ne savait vraiment que penser de cet étudiant qui jouait, et pas trop mal, le rôle d'un marquis de la vieille roche.
Étudiant, il l'était, le vicomte n'en doutait pas depuis qu'il l'avait surpris aux Champs-Elysées causant familièrement sur un banc avec un grand gaillard à chapeau pointu qui, l'avant-veille, menait le branle des pochards à la Closerie des Lilas.
Brunachon, d'ailleurs, affirmait le fait, et Brunachon devait le savoir, quoiqu'il se fût dispensé de dire comment il le savait.