—Je ne pouvais rien dire qui te fût plus favorable, car j'ai très bien vu qu'elle craignait que tu n'eusses le cœur pris. Enfin, elle m'a tant et tant parlé de toi que j'ai fini par me fâcher. Je lui ai demandé pour qui elle me prenait. Alors, elle s'est excusée en me jurant que je venais de lui rendre un immense service et que plus tard, elle me dirait tout, à condition que, pour le moment, je ne lui en demanderais pas davantage.
—Et tu t'es soumis à la condition?
—Faute de pouvoir faire autrement. Je suis descendu de la voiture sans avoir rien obtenu que la promesse d'une lettre qu'elle devait m'écrire et que j'attendrais encore si je m'en étais tenu là… Ah! j'oubliais de te dire que, pour me calmer, elle m'avait juré qu'elle ne t'aimait pas, et qu'elle ne t'aimerait jamais, parce qu'elle ne pouvait pas t'aimer… Je n'ai pas compris.
—Et moi, je ne comprends pas… à moins que cette marquise ne soit une sœur que feu mon père m'aurait donnée jadis sans me prévenir. Mais ça m'est égal. Arrive au dénouement de l'aventure. Tu en es toujours à peu près au même point. On dirait que tu ménages tes effets.
—Je vais abréger. Elle m'a planté là près du rond-point des Champs-Elysées, mais je l'ai suivie si adroitement qu'elle ne m'a pas vu. Elle est entrée dans une maison de l'avenue d'Antin. J'y suis entré sur ses talons et je suis arrivé en même temps qu'elle au seuil d'une espèce de hall en plein vent où un domestique m'a pris pour son mari et a annoncé bravement: M. le marquis et madame la marquise de Ganges..
—Ça, c'est amusant, dit Mirande en riant.
—Pas si amusant que tu crois. C'est à la méprise de cet imbécile de larbin que nous devrons, toi et moi, des ennuis sans nombre. Je suppose que tu commences à deviner la suite.
—Je l'entrevois, mais…
—Tu y as assisté… tu y as même joué le principal rôle dans une scène à laquelle j'arrive. Chez la dame qui recevait avenue d'Antin, se trouvait ce vicomte de Servon que je viens de te présenter. Il n'avait jamais vu l'autre marquis de Ganges, le vrai… il a cru que c'était moi… je ne pouvais pas le détromper sous peine de mettre la marquise dans un terrible embarras. Je l'ai laissé dire et j'ai pu, au bout de deux heures, m'esquiver sans qu'il y eût de scandale. Je me croyais quitte; j'ai été dîner chez ma mère et après, je suis venu te rejoindre à Bullier. Je ne prévoyais pas que la fatalité y amènerait ce vicomte de Servon, qu'il m'appellerait très haut par mon faux nom et par mon faux titre, que le mari, arrivé à Paris le jour même, se trouverait là tout à point pour entendre… maintenant, tu sais le reste.
—Oui… et je conviens que tu es moins coupable que je ne pensais. Je te reproche pourtant de ne pas m'avoir dit la vérité avant le duel.