—Et moi, je ne crains rien… Nous ne serons jamais d'accord. Parlons d'autre chose. A quelle heure verras-tu demain cette marquise?
—A l'heure où il lui conviendra de me recevoir; je me présenterai chez elle dans la matinée. Très probablement, elle ne me recevra pas, mais je lui ferai savoir que je reviendrai dans l'après-midi et j'espère que cette fois je serai admis. Pourquoi me demandes-tu cela?
—Parce que, toutes réflexions faites, je ne la verrai que plus tard. J'avais pensé à t'accompagner avenue Montaigne, mais je préfère rester libre de disposer de ma journée. Il peut arriver tant de choses…
—Comme tu voudras. Je crois, du reste, que nous ferons mieux d'y aller séparément, dit Paul, qui ne tenait pas du tout à emmener son ami chez madame de Ganges.
—Demain, reprit Mirande, je ne m'occuperai que de mon moutard. Le matin, je causerai longuement avec lui et je tâcherai d'en tirer des renseignements sur ses mamans, comme il les appelle. Il ne demande qu'à parler et il ne parle pas comme un enfant… il parle clairement, posément, comme un petit homme. Ce soir, il s'est endormi à table, parce qu'il était fatigué; mais demain, il sera éveillé comme une potée de souris. Je le ferai bien déjeuner et après déjeuner, grande promenade au Luxembourg. Je m'y établirai avec lui et pendant qu'il s'amusera, je fumerai d'innombrables cigares. J'y resterai jusqu'à la nuit, s'il le faut. Et si je ne le vois pas se jeter dans les bras d'une femme, j'en conclurai qu'on l'a perdu exprès et qu'il n'a plus au monde que moi.
—Jolie perspective! dit Paul en faisant la grimace. Tu ferais beaucoup mieux de le conduire chez le commissaire de police de ton quartier… Ce commissaire recevrait ta déclaration; il donnerait des ordres pour qu'on cherchât les parents du petit… et il te marquerait un bon point comme ayant bien agi… tandis que si tu te tiens coi, on saura tout de même que tu as chez toi un enfant qui ne t'appartient pas et…
—Chut! fit Mirande, en prêtant l'oreille et en baissant la voix.
Écoute!… il me semble qu'il appelle.
—Non, murmura Cormier, il rêve tout haut.
Mirande quitta encore une fois sa place et se rapprocha sans bruit de la tapisserie qui séparait le salon de la chambre à coucher.
Il était curieux d'entendre ce que le petit disait en dormant.