—Vous avez donc le démon du jeu dans le corps?

—Moi!… mais je le déteste, le jeu!… seulement je déteste encore plus l'oisiveté. Vous savez qu'elle est la mère de tous les vices, cette coquine d'oisiveté.

—J'ai toujours pensé que vous étiez son fils. Taillez-la donc votre banque! Vous voyez que la table est mise là-bas… et vous aurez en M. de Ganges un adversaire digne de vous.

—Dites donc que je serai le pot de terre contre le pot de fer… je ne roule pas sur les millions, moi.

—Il paraît que le vrai marquis est fortement millionnaire, se disait Paul Cormier; je puis bien le remplacer auprès de sa femme, mais au jeu!… c'est une autre affaire.

—Faites donc à ce grand fou le plaisir de lui gagner quelques centaines de louis, dit la baronne en s'adressant au faux marquis. Marcelle ne vous en voudra pas de nous la laisser.

Marcelle ne dit mot, mais elle fit signe que non, au grand étonnement de
Paul, qui se demanda immédiatement:

—Pourquoi désire-t-elle que je joue?

L'idée lui vint aussitôt que c'était pour lui procurer un moyen d'échapper en partie aux embarras de la situation. S'il était resté avec les femmes, il aurait eu à répondre tôt ou tard à des questions gênantes. Moins il parlerait, plus il aurait de chance de ne pas se trahir. Et au baccarat, on ne parle que pour demander: cartes, ou pour annoncer son point.

Il sut gré à la charmante blonde de sa bonne intention, mais il resta perplexe. Il ne haïssait pas le jeu et dans sa vie d'étudiant, il avait gagné ou perdu au rams, au piquet et à l'écarté, beaucoup de consommations dans les cafés du Boul'Mich. Il lui était même arrivé de jouer au baccarat, les nuits de folle orgie au quartier, et d'y laisser des pièces blanches. Mais il n'avait jamais risqué de perdre plus qu'il ne possédait. Il préférait garder son argent pour mener joyeuse vie, quand son ami Jean de Mirande qui, lui, était joueur comme les cartes, arrangeait des soupers ou des parties de campagne avec les coryphées du bal Bullier.