Et il n'était pas tenté de lutter contre ce vicomte de Servon qui devait être un vieux routier du baccarat et qui avait sur un pauvre étudiant la première des supériorités au jeu: celle des capitaux.

Paul n'était cependant pas sans argent dans sa poche. Il avait, par hasard, touché, la veille, un mois de la pension maternelle et il n'avait pas eu le temps de l'écorner beaucoup.

Mais les vingt-cinq louis qui lui restaient ne constituaient qu'un maigre contingent pour livrer sur le tapis vert une grosse bataille.

Le vicomte n'en ferait qu'une bouchée de ces vingt-cinq louis sur lesquels Paul comptait pour vivre largement jusqu'au mois prochain.

Et elle s'annonçait comme devant être chaude la bataille, car dès les premiers mots du dialogue qui venait de s'engager entre la baronne et le vicomte, les invités du sexe masculin s'étaient mis à tourner autour de l'aspirant à la banque, comme les papillons tournent autour d'un flambeau dont la flamme va leur brûler les ailes.

Un de ces messieurs profita de l'occasion pour complimenter le faux marquis de Ganges en lui disant:

—Toutes mes félicitations, Monsieur le marquis. A l'âge où d'autres ne songent qu'à leurs plaisirs, vous avez déjà un coup d'œil et une entente des affaires que les financiers les plus expérimentés vous envient. Cette concession en Turquie, nos plus gros capitalistes l'avaient manquée, et pour l'obtenir, vous n'avez eu qu'à vous montrer.

—Quelle concession? se demandait Paul. Du diable! si je me doutais qu'on m'avait concédé quelque chose dans les États du Sultan!

Et comme il n'avait garde de répondre, le monsieur, qui devait être un gros spéculateur, reprit en souriant:

—Vous avez remporté là une grande victoire, mais il y a temps pour tout et je conçois que vous aimiez à vous distraire au jeu de vos grands travaux. Le jeu c'est encore une affaire… n'est-ce pas, cher vicomte?