—Si votre fils ne vient pas, je vous promets qu'après dîner, je pousserai jusque chez lui pour prendre de ses nouvelles. Ne me remerciez pas, je m'en fais une fête. Voilà trois jours que je ne sors pas de mon cabinet où je suis plongé dans l'étude d'un dossier qui m'est arrivé de province. Il me semble que je dois exhaler une odeur de paperasse. Une promenade hygiénique me fera du bien. Sans compter que pour moi ce sera une joie de revoir le quartier Latin. Je n'ai plus jamais l'occasion d'y aller. Ça me rappellera ma jeunesse. J'y ai fait mes farces, moi aussi, il y a une quarantaine d'années.
Les farces du bonhomme n'avaient pas dû le mener bien loin, mais c'était une de ses manies de prétendre qu'il avait mené la vie d'étudiant noceur, et madame Cormier, qui connaissait ce travers, s'abstenait de le contredire.
—Eh bien, dit-elle, dînons. Je vais appeler Brigitte pour qu'elle nous serve… et, après le dîner, si je n'ai pas vu mon fils, j'irai avec vous, rue Gay-Lussac.
—Hum! grommela Bardin, qui aurait préféré y aller tout seul.
—Oui, vous devez mourir de faim. Quelle heure peut-il bien être?
—Pas loin de huit heures, chère amie. Il fait presque nuit et je ne vous cacherai pas que j'ai l'estomac dans les talons.
Bien à regret, car elle se désolait de dîner sans son Paul, la veuve se leva et s'achemina vers la cuisine où Brigitte surveillait le rôti en maugréant contre le gamin qui se permettait de faire attendre sa mère.
Un roulement de voitures monta de la rue, madame Cormier courut au balcon et s'écria joyeusement:
—C'est lui!
—Il arrive en fiacre! dit le vieil avocat en se mettant aussi au balcon. La jeunesse d'à présent ne se refuse rien. De mon temps, elle allait à pied… ou en omnibus.