—S'il y a du bon sens de dîner à huit heures!… tu t'abîmeras l'estomac.
La bonne dame ne pensait qu'à la santé de ce fils qui venait de les faire souffrir, elle et son vieil ami, accoutumés à la régularité des repas.
—A table!… voici la soupe! s'écria Bardin.
Il n'y avait qu'à obéir à cette invitation. Paul n'eut même pas la peine d'inventer une excuse.
Les trois convives avaient grand'faim et Paul plus que les deux autres. Rien ne creuse comme les émotions, quand on est jeune. Il n'avait pas encore atteint l'âge où elles coupent l'appétit.
Il en résulta que le commencement du dîner fut silencieux. On n'entendait que le bruit des cuillers heurtant le fond des assiettes.
Après le potage, un verre de vieux Xérès, qui avait mûri dans les caves du Faisan argenté, délia la langue de l'avocat, qui se mit à parler de son unique rejeton, son Charles, le magistrat modèle, pour lequel il rêvait une brillante carrière. A ce savant, à ce laborieux, il ne manquait, pour sortir de la foule, que d'être chargé d'instruire une de ces affaires retentissantes qui mettent en lumière les talents d'un juge d'instruction.
Bardin souhaitait à son fils un accusé comme Campi, cet assassin anonyme, dont le procès venait de passionner Paris.
A quoi madame Cormier répondait qu'elle souhaitait qu'il n'y eût jamais de criminels à juger et qu'elle espérait bien que Paul n'aurait jamais à demander la tête de personne, attendu qu'il n'entrerait pas dans la magistrature.
Paul n'avait garde de se prononcer sur ce point, car il n'était pas du tout à la conversation. Son esprit vagabondait à une lieue de la rue des Tournelles et du dîner, auquel, pourtant, il faisait grand honneur, car en dépit de ses préoccupations, il ne perdait pas un coup de dent. Il pensait qu'à cette heure la marquise de Ganges dînait peut-être seule dans le magnifique hôtel qu'elle devait habiter, et que la baronne Dozulé, qui avait des invités ce soir-là, leur parlait peut-être du jeune Monsieur qu'elle avait pris pour le mari de la marquise.