Aussi bien l’exploit était digne du titre. Les «creutes», carrières ou champignonnières, constituaient des abris de premier ordre, qui rendirent exceptionnellement difficile, longue et pénible la bataille de l’Aisne. Mais, si les occupants s’y sentaient en parfaite sécurité, c’était à condition d’en pouvoir sortir.

Au début de l’affaire que nous relatons, quelques obus particulièrement heureux causèrent des éboulements qui avaient obstrué les principales issues de la Caverne. Après quoi, des asphyxiants énergiques rendirent inquiet et rêveur, comme un renard que l’on enfume, le Dragon qui était dedans,—ou du moins les 300 Boches qui y figuraient le Dragon.

En sorte que lorsque les assaillants—il suffit même, assura-t-on, d’un seul assaillant—ayant découvert l’unique et dernier couloir de sortie qui fût encore libre, nos Boches furent poliment invités à s’y rendre,—et à se rendre,—ils ne se le firent pas dire deux fois...

Chose extraordinaire, cependant, quand on demanda au médecin allemand de haut grade, que l’on eut la satisfaction de trouver parmi les prisonniers, ce qu’il pensait des effets de nos obus à gaz, le médecin allemand affirma, avec morgue et le plus ironique mépris, que seuls les gaz allemands avaient une véritable, une sérieuse efficacité, mais que les gaz français, grâce à l’excellence des masques allemands—et à l’ignorance, sous-entendait-il, des chimistes et des savants français,—nos gaz étaient une plaisanterie qui faisait sourire de pitié, derrière leurs groins de porc, les soldats allemands: Mais alors pourquoi s’étaient-ils rendus si vite?...

Établi à l’ombre des grands arbres, dans un site verdoyant, le P. C. Moulin Rouge était un asile sylvestre et champêtre des plus agréables, mais d’un horizon strictement limité; il fallait gagner à 1 500 mètres environ la lisière du bois, et s’engager sur le chemin, pas toujours très sûr, du Village Nègre pour apercevoir à la jumelle ce qui avait été la Ferme et le Monument d’Hurtebise, et les travaux du Doigt d’Hurtebise que dégagea si heureusement l’opération de la Caverne du Dragon. Mais le «superbe point de vue», on l’aurait trouvé de préférence au P. C. Triangulaire.

P. C. Triangulaire, Bois Triangulaire,—la simple géométrie semble avoir suppléé ainsi dans bien des cas et bien des endroits du front à l’indigence ou à la paresse d’invention des cartographes. Du moins comprenait-on aussitôt que le P. C. Triangulaire occupait un point du plateau qui s’avançait en triangle, en effet, comme une proue de navire, dans la direction de l’ennemi, face à Craonne et Craonnelle.

Ce qu’un cuisinier que j’ai connu appréciait du P. C. Triangulaire, ce n’était pas cependant le panorama. Il était préférable, aussi bien, de ne point trop s’attarder à le contempler, et l’on sait de reste que, dans ce genre de villégiatures qu’étaient les P. C., on n’avait pas accoutumé, pour séduire les nouveaux arrivants et futurs locataires, de leur offrir des chambres avec de larges baies que l’on aurait ouvertes en claquant les volets et en les invitant à admirer l’étendue du paysage:

—Tenez, vous aurez une vue magnifique sur Craonnelle!...