on filait à droite ou à gauche, en souhaitant simplement que la fantaisie ne lui prît pas tout à coup de changer sa chance,—et la nôtre,—en modifiant brusquement sa série... Il n’y avait pas de flâneurs, dans les rues de Pontavert, et l’on n’y voyait que des gens courir, ce qui, pour le nouvel arrivant, est toujours un indice de mauvais augure, et un spectacle peu rassérénant...

Si le hasard me ramène quelque jour à Pontavert, j’aimerai m’y promener à tous petits pas. Mais il faut faire un effort pour imaginer que l’on pourrait un jour, tranquillement, aller dans un de ces petits villages, où la vie aurait repris paisible et quotidienne, s’arrêter chez l’épicier d’Oulches, aller acheter des cigarettes au débit de tabac de Dravegny (et d’abord qu’il y eût encore un débit de tabac où il y eût à nouveau des cigarettes...)

Entre la route de Soissons à Reims par Braisne et Fismes et, là-haut, le Chemin des Dames, il y avait une autre parallèle intermédiaire, la route de Soissons à Berry-au-Bac, par Vailly. Ainsi semblait-il que, par avance, la géographie et le service vicinal se fussent plu à ménager les effets, à dresser la carte de nos émotions, à marquer les limites évidentes et commodes pour l’horreur plus ou moins vive, pour le danger plus ou moins grand. Il est certain qu’en dépit des raids d’avions trop fréquents pour que l’on en goûtât pleinement les charmes, le séjour de Fismes sentait encore la civilisation. Il y avait des boutiques de la plus aimable diversité, une charcuterie renommée. On montrait la maison (tout à fait la maison du notaire ou du vieux docteur, même si—j’aurais pu me renseigner—aucun médecin ni aucun notaire ne l’ont jamais habitée...), la maison où le général Mangin avait eu son poste de commandement, lors de l’offensive d’avril, la maison où M. Clemenceau avait couché, quand il n’était pas encore l’organisateur de la victoire...

Les choses commençaient à se gâter presque tout de suite, lorsqu’ayant admiré l’Hôtel de ville,—de ces hôtels de villes qui semblent avoir été construits tout exprès pour y accrocher des drapeaux et y lire, en haut du perron, des proclamations enthousiastes,—on descendait vers le passage à niveau qui consentait rarement à vous laisser passer tout de suite, toujours encombré de troupes, de convois, ou de colonnes d’artillerie, de voitures de ravitaillement. Et après avoir descendu, on remontait aussitôt, pour avoir aussitôt l’impression du calvaire, puisque c’est par là que l’on devait «monter vers l’avant». Et l’on s’acheminait ainsi vers cette deuxième parallèle de départ, qu’était la route de Vailly. Ici l’on disait adieu aux derniers civils, comme au delà, il faudrait dire adieu aux dernières maisons.

Maizy, Beaurieux, cités fertiles en artilleurs... A Beaurieux, il y avait encore un hôpital de la Croix-Rouge, un quartier général de division,—il y eut même jusqu’à deux états-majors divisionnaires, chacun dans de gaies et confortables maisons de campagne toutes pleines de jolis meubles, de tentures claires et de portraits de famille: une maison de campagne à Beaurieux!—La vue, il est vrai, y était magnifique, comme un avant-goût de ce qu’elle devait être au Chemin des Dames... Et il y avait encore, à Beaurieux, quelques gamins qui jouaient dans les rues, ce qui, sans doute, n’était pas très prudent...

Mais après Beaurieux, le paysage devenait exclusivement militaire et tout à fait dépourvu d’agrément, en dépit de ces noms charmants et tentateurs: le P. C. Eden, Moulin Rouge...

C’est à Moulin Rouge que défilèrent une nuit les trois cents prisonniers de la Caverne du Dragon. On n’a pas oublié cette opération si habilement et vigoureusement conduite, avec, aussi, cette part de chance indispensable, de l’aveu de tous les stratèges, pour parachever le succès. Et la première chance n’avait-elle pas été que la «creute» fameuse s’appelât précisément la «Caverne du Dragon», ce qui sonne comme un titre de film cinématographique, bien propre à frapper l’imagination, et à se graver dans les mémoires?