Mais nous avions mieux que Fantomas; nos meilleurs aviateurs campaient sur les plateaux voisins, si propices à leurs évolutions les plus téméraires. Longtemps l’escadrille des Cigognes fut, entre Fismes et Crugny, à la ferme de Bonnemaison. C’est à Bonnemaison que Guynemer reçut sa croix d’officier de la Légion d’honneur. De Compiègne, les parents du jeune héros étaient venus assister à son apothéose. Dans un groupe, après la cérémonie, il s’entretenait familièrement avec ses chefs; il disait, avec son admirable simplicité, ses projets, ses rêves; ses exploits magnifiques ne le satisfaisaient pas encore; pour obtenir les renseignements utiles, nécessaires, il rêvait d’une manœuvre hardie qui lui permettrait de ramener indemne un de ses adversaires de l’air:—Oui, je voudrais en prendre un vivant!...

Mais près de lui une voix de femme, une voix timide, maternelle et douce, avait murmuré:

—Non, mon petit Georges, non, j’aime mieux que tu les tues!

Une nuit, une escadrille allemande vint survoler et bombarder sévèrement Bonnemaison; mais les heureuses et intrépides Cigognes l’avaient quitté depuis la veille...

Mais maintenant que les Allemands avaient si aisément, si rapidement, dépassé la route de Soissons à Reims, qu’ils traversaient le Tardenois, qu’ils marchaient vers Château-Thierry, nous songions, la rage au cœur, à tous ces camps d’aviation, à tous ces hangars immenses et bondés d’appareils, à tous ces nids de héros, dont ils s’empareraient sans lutte, et qu’ils pourraient utiliser ou incendier. Et tant de positions de batterie, dont on n’aurait pu retirer les pièces, et tout ce matériel sanitaire emplissant les baraquements des H.O.E! Car le remède avait été partout soigneusement placé à côté du mal, et l’on avait multiplié, comme il convient, les moyens de guérir, à côté des moyens de détruire. Sur les bords de l’Aisne, nous avions vu arriver un jour les tentes de l’ingénieux docteur Marcille, et son «cirque» chirurgical; et l’Aisne elle-même avait été sillonnée de péniches propres au transport des blessés, qui naviguaient de concert avec les canonnières redoutables. Oui, la rivière avait été, elle aussi, mobilisée, mobilisée comme la route, comme le chemin de fer avec ses «épis» où s’aiguillaient les pièces de marine et les trains blindés...

Penser que des wagons passeront à nouveau dans cette région, avec leurs compartiments bourrés de commères et de commis-voyageurs; que l’on circulera à bicyclette sur le Chemin des Dames, et que des pêcheurs à la ligne s’installeront paisiblement le long des rives charmantes de l’Aisne et de la Vesle!... Mais oui, il y avait eu des pêcheurs à la ligne au pont de Pontavert, par exemple, il y en aura encore!... J’évoque Pontavert comme un des endroits les plus sinistres qu’il m’ait été donné de traverser; endroit sinistre à la fois, et sournois: le village n’était pas encore démoli complètement; on y arrivait par une route à peu près tranquille, venant de Roucy, qui était un des grands observatoires de la région, avec la ferme de Beauregard. C’est à la ferme de Beauregard ou au Moulin de Roucy que l’on avait la plus complète vue d’ensemble de cet immense paysage de bataille, jusqu’aux plateaux d’Hurtebise et de Craonne. Paysage de bataille éternel, et que Napoléon, lui aussi, avait contemplé en 1814. On s’est souvent demandé—question piquante mais oiseuse—ce que Napoléon aurait dit et fait, le Napoléon de 1814, s’il s’était tout à coup retrouvé là en 1917 ou 1918: la seule chose que l’on puisse répondre à peu près sûrement, c’est qu’il eût été bien étonné!... En tout cas il eût été, à tout le moins, aussi étonné que nous, ce jour où, à une demi-heure d’intervalle, dans la prairie qui dévalait près du Moulin de Roucy, nous vîmes atterrir frais et dispos, en parachute, deux observateurs dont les aviateurs ou les artilleurs allemands venaient d’incendier coup sur coup les «saucisses»...

Ce jour-là, si l’on avait dû traverser Pontavert, eût-il fallu prendre à gauche ou à droite? Ce qui caractérisait en effet si agréablement ce joli village, c’est qu’il y avait toujours des obus à y recevoir. On s’arrêtait bien sagement, avant d’y pénétrer, près d’une tuilerie; de là, on cherchait à se rendre compte si l’artilleur boche misait sur le tableau de gauche ou sur celui de droite, après quoi