La foudroyante avance ennemie sur le Chemin des Dames fut accueillie avec une émotion que l’on n’a pas oubliée; mais surtout elle causa une stupeur singulière à tous ceux qui, au cours des mois précédents, avaient été appelés à participer aux durs et multiples combats dont le Chemin des Dames avait été le théâtre et l’objectif constants. Eh! quoi, quelques heures avaient pu suffire pour jeter bas ce formidable système de défense, édifié (eux, ils le savaient mieux que personne!) au prix de quels efforts, de quels sacrifices et de quelle peine, cimenté avec tant de sang!

Quand on avait vu comme eux, au moment de la préparation des offensives, cette route de Soissons à Reims, à peu près parallèle au Chemin des Dames, et qui était comme les coulisses de la bataille!... Quelle puissance de moyens d’action, quelle abondance de troupes de toutes armes et de toutes couleurs!... Depuis les Annamites, tout menus et souples, employés à construire les immenses baraquements des installations hospitalières de campagne, pour lesquels ils se montraient des ouvriers exceptionnellement adroits et habiles, jusqu’aux Soudanais, jusqu’aux Malgaches, à la fois terribles et ingénus!

Ah! il ne faisait pas bon avoir affaire à quelqu’un de ces nègres, placé en sentinelle à l’entrée d’un village, quand on avait oublié le «mot»!.. Et même quand on le savait, ce mot, mais qu’il était d’une prononciation un peu difficile: si vous ne le prononciez pas avec l’accent «nègre», qui le déformait parfois d’une façon vraiment inattendue et spéciale, il vous fallait renoncer à passer!

La légendaire férocité de ces braves soldats de couleur se mêlait d’ailleurs à la plus naïve bonhomie.

Je revois encore cette scène: à Braisne, devant la maison du commandant de l’un de ces bataillons malgaches, était arrêtée une automobile américaine. Le planton du commandant, en faction à la porte, regardait l’automobile, regardait le conducteur américain. Et comme il était de nature avenante, et que le silence lui pesait: «Y en a bon?» demande-t-il à l’Américain. L’Américain sourit et se tait. «Y en a pas bon?» insiste le Malgache. L’Américain sourit encore mais se tait toujours. Alors l’autre, superbe et méprisant: «Ti pas connaître français? Ti jamais allé à l’école!...»

Au repos, ces bataillons donnaient des fêtes merveilleuses, et les plaines de l’Aisne retentirent de chants aux accompagnements

étranges, et virent des danses qui évoquaient les cieux les plus lointains! Certaines de ces danses cependant ne laissaient pas d’être adaptées au cadre et aux circonstances, et il nous souvient d’avoir vu un grand diable de nègre improviser et mimer une extraordinaire «danse de la bombe à ailette», avec les gestes de frayeur, quand le sifflement précurseur s’est fait entendre, les mouvements désordonnés, pour échapper aux menaces d’éclatement, et le «pas de l’allégresse» quand la bombe, ayant éclaté, vous a laissé indemne... Et ce divertissement montrait bien que les troupes noires, en dépit de ce qui a été dit, pouvaient «tenir sous le bombardement», que le bombardement ne leur causait plus cette sorte de terreur sacrée des premiers temps, puisque maintenant ils le tournaient en dérision et en accueillaient la parodie avec de grands rires naïfs...

Même sans être un nègre, on avait l’occasion certes de se familiariser avec toutes les sortes de bombardement. Sur les arrières, jusque sur nos hôpitaux, les avions faisaient rage. C’est dans cette région que régnait le fameux Fantomas, le Boche légendaire qui descendait jusqu’à vingt mètres des tranchées ou des routes qu’il devait mitrailler; on tirait dessus, on croyait l’avoir abattu,—et brusquement il se relevait, jetant, comme des prospectus sur la plage de Deauville, une pluie de cartes de visite: «Fantomas.»