Et j’ai un autre souvenir. C’était après la victoire de la Malmaison. Le moulin de Laffaux, le château de Pinon, étaient soudainement et miraculeusement devenus des endroits touristiques vers lesquels s’empressaient les missions de journalistes et de parlementaires. On venait déjeuner à Soissons, et de là on s’engageait sur la route de Maubeuge pour aller admirer des carrières célèbres, des entonnoirs extravagants; et l’on ne savait si l’on devait s’émerveiller davantage, ou de la puissance terrifiante avec laquelle les artilleurs avaient bouleversé le terrain, ou de l’habileté et de la rapidité dont témoignaient les sapeurs du génie pour réparer les dégâts causés par les artilleurs, et rétablir derrière eux une circulation presque normale... Donc la route de Maubeuge connut alors des visiteurs qui, par leur qualité et leur notoriété bien parisiennes, la rendaient quasi semblable au boulevard à cinq heures du soir. En sorte que les conversations finissaient par y devenir des conversations de boulevard, une fois la première émotion passée et les premiers cris arrachés par la grandeur tragique d’un spectacle inouï. J’entends encore un de ces visiteurs, et non des moindres, apporter, sur cette route de Maubeuge, les derniers potins de l’affaire Bolo; aussi bien n’était-ce point un sujet de conversation si incohérent ni si déplacé, en cet endroit où s’était déroulée la partie capitale de l’offensive d’avril, dont les suites ne furent peut-être pas sans quelque relation avec cette affaire. A un embranchement de la route, soudain quelqu’un s’arrêta, arrêta ses compagnons, interrompit le personnage bien informé, et montra sur la droite:
—Le commencement du Chemin des Dames!...
—Ah! oui, parfaitement!... acquiesça le conteur avec un regard complaisant et distrait; puis le petit groupe reprit tout aussitôt sa marche, et notre homme ses révélations passionnantes.
La véritable importance stratégique du Chemin des Dames, beaucoup mieux que sur le terrain, beaucoup mieux qu’auprès des «exécutants» chargés de s’en emparer ou de le défendre, on la percevait pleinement sur l’immense plan en relief qu’avait fait établir par son service géographique le chef de la sixième armée. Ce plan occupait à lui seul un petit salon de cette belle villa de Belleu, où le général commandant la sixième armée avait installé son quartier général, tandis que tout autour, dissimulées sous les arbres du parc, des baraques en bois, que le camouflage avait soigneusement peintes en vert et jaune, et recouvertes de branchages, ce qui leur donnait l’aspect d’un joujou de Noël, des baraques Adrian abritaient l’État-Major. Elle était confortable la villa de Belleu, elle n’était pas d’un goût très pur, et se singularisait notamment par tout un luxe d’appareils d’éclairage du plus fâcheux style munichois. Seul le petit salon, qui servait de bureau à l’officier d’ordonnance du général, avait été débarrassé en partie pour faire place au plan en relief du Chemin des Dames. Devant ce plan, dans ce petit salon, je revois, réunis le 24 octobre 1917, les correspondants de guerre français, anglais et américains, à qui, tout rayonnant de la victorieuse opération de la veille, le chef d’État-Major explique comment elle fut conçue et exécutée. Soudain la grande porte s’est ouverte sans bruit, qui communique avec le cabinet du général, et le général, mêlé aux journalistes, écoute les explications de son chef d’État-Major; c’est, grand et mince, un peu voûté, les yeux plissés de bonhomie et de malice, toujours souriant et simple, et tenant entre les doigts son éternelle cigarette, c’est le général Maistre qui, depuis hier, a inscrit son nom dans l’histoire de la guerre avec cette désignation magnifique: le vainqueur de la Malmaison.
La victoire de la Malmaison avait dégagé le Chemin des Dames, elle en rendait, d’un bout à l’autre, la position intenable pour l’ennemi; c’est ce que le plan en relief rendait sensible aux regards même des profanes, aux esprits les moins avertis. La répercussion devait se faire sentir aussitôt jusqu’au delà d’Hurtebise et de Craonne. C’était désormais Soissons complètement dégagée, où en toute sécurité pourraient se réinstaller les commerçants empressés à nous vendre des cuirs anglais, de la parfumerie et des conserves de toutes sortes. Et les dames américaines venues à Blérancourt pour aider avec un si généreux empressement à la reconstitution des villages de l’Aisne que les Allemands avaient laissés en un si lamentable état lors de leur précédent repli, les dames américaines pouvaient, joyeuses et fébriles, vérifier le bon fonctionnement de leur cuisine roulante automobile qui devait servir, en arrivant à Laon, à donner tout de suite de la bonne soupe chaude à la population libérée, mais affamée sans doute...
Hélas! l’incompréhensible et foudroyante surprise d’une nouvelle offensive allemande allait, quelques mois plus tard—mais pour un temps, cette fois, heureusement court—détruire brutalement de légitimes espérances, tous les fruits précieux de la victoire de la
Malmaison. Dans Soissons à nouveau bombardée, les Allemands redescendirent du Chemin des Dames reconquis et dépassé au pas de course; ils revirent les vergers, dont, en se retirant l’été précédent, ils avaient coupé les arbres, et qui blessés, martyrisés, leur tendaient encore cependant des branches verdoyantes toutes neuves—car la nature au printemps se montrait plus forte que la haine et l’odieuse perversité de ses bourreaux, monstres à figure d’hommes... Belleu fut atteint, que l’état-major de l’armée avait dû quitter en toute hâte sous les obus: un officier fut tué là devant sa baraque, l’innocente petite baraque, comme un jouet de Noël, où le premier bureau rangeait ses paperasses, le premier bureau, aux occupations paisibles entre toutes: personnel, avancement, décorations... Comme il semblait loin maintenant le jour radieux où, à tire-d’aile, dans l’air brumeux et froid de cette matinée du 23 octobre, un pigeon-voyageur était arrivé le premier, pour annoncer au général Maistre que le fort de Malmaison venait (il y avait sept minutes exactement), venait d’être occupé par nos troupes qui «progressaient sur toute la ligne»!... Et je me suis souvent demandé ce qu’était devenu le beau plan en relief, sur lequel avait été étudiée si minutieusement, et si bien préparée la victoire d’octobre,—si l’on avait eu le temps de l’emporter, pris la précaution de le détruire,—ou si, au contraire, les Allemands l’avaient retrouvé là, dans le petit salon attenant au cabinet du général et qui servait de bureau à son officier d’ordonnance, si les Allemands, après nous avoir repris le Chemin des Dames, en avaient pu remporter avec eux, trop précieux trophée, cette effigie de plâtre?...