Et le plus joli souvenir, le plus émouvant, pour les combattants de ce coin d’Alsace, fut encore celui qu’avait imaginé l’ingéniosité du chef armurier du 152ᵉ régiment d’infanterie,—de ce fameux Quinze-Deux qui inscrivit dans cette région les pages les plus héroïques de son histoire glorieuse. Lors de la prise de Steinbach, on avait retrouvé dans les décombres de l’église les morceaux de la cloche qui s’était brisée en tombant du clocher fracassé. Le chef armurier avait eu l’idée de les recueillir, d’en ciseler divers objets, et c’est ainsi que j’ai pu suspendre au berceau de ma petite fille une croix faite avec le métal de la cloche de Steinbach.
Et je me souviens de cette chanson des «Cloches d’Alsace» qu’un soir où les bataillons donnaient un grand concert «suivi de retraite aux flambeaux et de bal», pour inaugurer le kiosque à musique que nous avions construit sur la place de Saint-Amarin, je me souviens de cette chanson qu’un chasseur qui avait une voix magnifique—on trouve de tout dans les bataillons de chasseurs—se mit à entonner avec l’accompagnement d’une fanfare. Ce n’était plus la Madelon;—mais la mélodie s’élevait, puissante et grave, appelant tous les clochers d’Alsace au carillon de la délivrance prochaine. Et j’ai songé bien souvent, depuis, et plus encore depuis la victoire, j’ai songé à la charmante place de Saint-Amarin, à la foule confiante et cordiale qui se pressait autour de ce kiosque pacifique dont nous étions si fiers, j’ai songé à la belle chanson, et au chasseur qui la chantait avec tant de flamme, et aux autres chasseurs; à tous les chasseurs mes camarades,—en regardant la croix de ma petite fille, la croix faite du métal brillant et sonore de la cloche de Steinbach...
Les cloches d’Alsace ont sonné!...
LE
CHEMIN DES DAMES
UN méchant chemin de grande ou moyenne communication, pas même une route départementale!... Et voilà le lieu de tous ces combats sanglants, où, pendant des mois, des années, fut suspendue notre angoisse, où il sembla même un instant que devait se jouer le sort de la France!...
Un matin de juillet 1917, après une vertigineuse attaque en direction de la ferme de la Royère, tous les objectifs dépassés, ils étaient là une dizaine de petits chasseurs—l’aîné n’avait pas vingt ans—qui fumaient de gros cigares en surveillant la contre-attaque. Fumer à cinq heures du matin de ces gros cigares boches, durs et verts, qu’est-ce qu’elles auraient dit, si elles les avaient vus, les pauvres mamans de ces héroïques gamins!... Il est vrai que, si elles les avaient vus alors, d’autres sujets d’effroi auraient bouleversé leur sollicitude et leur tendresse, d’autres sujets plus pressants que la crainte, les voyant ainsi fumer, qu’ils n’en fussent malades!... Mais le cigare de l’ennemi tué ne fait jamais mal au cœur. Et c’étaient les cigares de quelque «oberst», en effet, découverts dans l’abri bétonné dont les occupants avaient été chassés à coups de grenades, que dégustaient fièrement, de si bon matin, ces jeunes vainqueurs... Et comme je leur demandais s’ils savaient que l’abri dont ils s’étaient emparés, était creusé, précisément, en dessous de la chaussée du Chemin des Dames, ce nom fameux, cet emplacement tragiquement célèbre, ne semblèrent pas les impressionner autrement, et simplement avaient-ils constaté que «c’était bien possible», sans en perdre une bouffée de cigare...