n’avaient pu soupçonner l’auteur de cette profession de foi si tranquillement provocatrice, jamais le gendarme allemand, jamais la police allemande, n’avaient pu mettre la main sur lui...

Or voici qu’en août 1914, lorsque les premières troupes françaises eurent cantonné dans la vallée de la Thür, les demoiselles D... reçurent une lettre de Besançon. Un domestique de leur père,—leur père, mort depuis, exerçait avant la guerre de 1870, la médecine à Saint-Amarin où les demoiselles D... étaient demeurées,—ce vieux domestique qui, en quittant leur service, s’était retiré à Besançon, leur écrivait:

—«Mes chères demoiselles,—je crois que le moment est venu de vous révéler un grand secret. C’est moi qui avais écrit «...pour le Kaiser» sur la maison de M. le Garde des Forêts...»

Oui, le moment était venu, en effet, et ce moment attendu avec tant de ferveur, nous avons pu constater que, tout autant que dans la vallée de la Thür, il était accueilli avec une joie égale dans la vallée de la Doller, ou dans la plaine de Dannemarie. Dannemarie, c’était le Saint-Amarin des secteurs de la plaine. On y venait au sortir des sapes de la Maison Forestière, par exemple, comme, à Saint-Amarin, en descendant du Südel ou de l’Hartmann. Une «Maison Forestière» avec des sapes, quand le seul nom de «Maison Forestière» évoque des ombrages accueillants et frais, quelque joyeux pique-nique, et l’omelette et le bon lait que vous apporte la femme du garde...

Sans doute là-haut, sur l’Hartmann, une canonnade entendue dans la plaine ne nous préoccupait guère:—Ce n’est rien! ça doit se passer du côté de Dannemarie!... Et de même, d’ailleurs, transportés dans un secteur de Dannemarie, nous écoutions sans émotion excessive ce qui nous semblait devoir être «encore un coup des Boches sur l’Hartmann».

Mais tout cela était terre d’Alsace délivrée ou à délivrer.

Et certes cette Alsace était encore empoisonnée, par endroits, des ferments mauvais que l’Allemand avait pris grand soin d’y laisser en se retirant, pour retarder notre conquête, comme il avait accoutumé, quand il devait abandonner une position, d’y préparer, à l’intention des nouveaux occupants, des fourneaux de mine... Nous avons eu aussi de belles histoires d’espionnage. Dans la vallée de Saint-Amarin, c’étaient les bouteilles confiées aux eaux de la Thür pour porter nos secrets militaires jusqu’aux lignes ennemies. Et à Dannemarie, il y eut les téléphones dans les caves, les téléphones pour régler le tir des batteries allemandes qui démolirent une seconde fois le viaduc à l’instant précis où, reconstruit, on s’apprêtait solennellement à inaugurer sa mise en service. Elles étaient d’ailleurs bien pittoresques et imposantes, ces ruines du viaduc de Dannemarie, on eût dit, à les voir ainsi, d’un coin de la campagne romaine, et le savant travail de nos ingénieurs eût, à coup sûr, beaucoup moins tenté les amateurs de photographie, si les Boches ne l’avaient pas fait sauter... Mais nous ne voulons pas insinuer qu’il ait sauté sur l’indication des photographes!...

Les briques de ses arches détruites, comme celles du Forum ou de Pompéi, n’enrichissent point, cependant, le petit musée de guerre que rapportait pieusement chez lui chaque permissionnaire; c’eût été un souvenir un peu encombrant; et puis les entrepreneurs de Belfort en avaient, certainement, un emploi meilleur, plus pratique et plus immédiat. Les petits cailloux roulés par la Doller, avec leurs reflets et leurs facettes multicolores, étaient plus précieux et plus appréciés, qui rehaussèrent d’un intérêt nouveau, lorsqu’elles commençaient à être un peu démodées et banales, les classiques bagues d’aluminium.