Pour ce qui est de nous, par exemple, notre allégresse était totale, faite à la fois des dangers auxquels nous venions d’échapper et de l’oubli que nous souhaitions de ceux qui, demain, nous attendaient encore. Cette allégresse s’extériorisait comme il est coutume à des hommes de vingt ans, car tous alors nous avions vingt ans, même les vieux engagés, même ceux, officiers ou territoriaux passés dans l’active, ceux qui étaient, par leur âge mais non par le cœur, moins près de vingt ans, hélas! que de quarante!... Que de chansons, que de refrains joyeux coururent alors tout le long de la vallée, comme pour purifier l’air alsacien des odieux accents de la Wacht am Rhein!
A ce propos, fixons un point d’histoire. Cette Madelon, qui allait devenir l’héroïne peut-être la plus populaire de la guerre, elle est partie de la vallée de la Thür, elle est partie de Saint-Amarin. Avant d’être la compagne fêtée de tous les soldats de France et même de tous les soldats alliés, nous l’avons connue, débutante modeste et timide, au 28ᵉ bataillon de chasseurs. Les chasseurs du 28ᵉ célébraient la Madelon comme les chasseurs du 27ᵉ venus de Menton évoquaient les Bords de la Riviera. Si un chasseur du 27ᵉ, au lieu de chanter Sur les Bords de la Riviera, s’était alors avisé d’entonner la Madelon, il manquait gravement à la tradition du bataillon, et au nom de l’esprit de corps,—ou de cor,—il eût été vertement tancé par son commandant.
Les régiments d’infanterie qui, au mois de juin, vinrent, en descendant de Verdun, «se refaire» en Alsace, y trouvèrent la gracieuse pupille du 28ᵉ bataillon, l’adoptèrent aussitôt, cependant que les chasseurs allaient répandre et propager l’éloge et les mérites de la Madelon sur les champs de bataille de la Somme.
Mais Madelon a conquis sa première gloire dans les auberges d’Alsace, c’est entre Thann et Wilderstein que, d’abord, elle fut célèbre, à Bischwiller, à Willer, Moosch, Saint-Amarin, Ranspach, Wesserling, Odern et Kruth,—Kruth, où Joffre avait déjeuné lors de son premier voyage en Alsace, aux premières semaines de la délivrance, ainsi que le souvenir en était précieusement conservé et doublement marqué par une inscription ingénue, et par ce nom des trois Joffrettes que portaient désormais fièrement les trois filles de l’aubergiste...
Mais à présent, si nous revoyons quelque jour ces jolis villages, d’où Madelon est partie, ne devons-nous pas craindre un peu de déception peut-être,—passé le péril, passé le saint!...—et que la choucroute et les vins du Rhin nous y semblent moins savoureux, et l’accueil moins plaisant, d’un moins vif agrément? Les gâteaux que l’on mangeait à la pâtisserie de Thann étaient-ils vraiment les meilleurs gâteaux du monde?
Du moins ce qui ne saurait avoir changé, ce qui, avec le temps
et à distance, nous apparaît toujours également digne de notre admiration émue, c’est le cœur fidèle des habitants. Parmi tant de traits dont nous fûmes témoins ou qui nous furent contés, j’entends encore l’histoire attendrissante du vieux domestique des demoiselles D... Chaque année, pendant quarante-trois ans, la fête de l’Empereur fut, pour les Alsaciens, une occasion d’affirmer leur loyalisme et leur mémoire. Ce jour-là, tandis que, par ordre, les édifices publics se pavoisaient aux couleurs allemandes, régulièrement, immanquablement, un drapeau français apparaissait tout à coup au faîte du plus haut sapin de la forêt voisine, pour la plus grande confusion du gendarme allemand. Mais sa pire, sa plus tragique déconvenue, au gendarme allemand, c’est ce qui lui était arrivé, lorsque, pour la première fois, on voulut célébrer cette fête après l’annexion, à Saint-Amarin. Les habitants de Saint-Amarin n’avaient-ils pas eu, ce jour-là, la savoureuse, l’étonnante et joyeuse surprise, lorsqu’au matin ils sortirent de leurs maisons, de voir, sur la propre maison du garde des forêts, cette bête malfaisante, une inscription, en lettres gigantesques, où le nom de l’empereur d’Allemagne s’accompagnait, en toute sérénité, d’une grasse injure bien française. Et jamais, en dépit de toutes les enquêtes, de toutes les persécutions et de toutes les recherches, jamais le gendarme allemand, jamais la police allemande,