Mais le grand ennemi à Haag, c’était le brouillard. Le soleil inondait la vallée de la Thür ou celle de la Lauch, ses rayons perçaient jusqu’aux frondaisons épaisses qui ceinturaient de leur ombre mystérieuse et bleue le petit lac du Ballon. Et brusquement, à un tournant des routes en lacets qui montaient vers le col, brusquement on pénétrait dans le brouillard humide et pâle. La végétation, là-haut, s’en trouvait nécessairement retardée. Et c’est ainsi que le même printemps, qui triomphait déjà dans la vallée de la Thür, au moment où nous l’avions quittée, mit plusieurs semaines pour atteindre le col de Haag et nous y rejoindre. Les arbres de la forêt qui s’étageaient au-dessous de nous, nous permettaient d’observer ses progrès, sa marche comme d’un excursionniste en montagne, sa marche lente et continue. Chaque matin, la ligne verte de la cime des branches aux bourgeons frais éclos apparaissait un peu plus haut, un peu plus près: c’était le printemps qui montait vers nous, suprême cadeau que nous envoyait la vallée, un souvenir, un sourire, un «salut de Saint-Amarin...»
Ah! cette vallée, comme nous l’avons aimée et comme elle nous a choyés!... Elle nous recevait au sortir des horreurs et des angoisses du Südel ou de l’Hartmann; et j’entends encore, après ses trois semaines de dur secteur, ce capitaine, un vieux cavalier passé aux chasseurs qui s’écriait, en arrivant à Willer, plein d’un enthousiasme ingénu et battant des mains comme un enfant:
—Il y a encore des femmes!... il y a encore des maisons, et des jardins, et des fleurs!...
Tous, hélas! n’y revenaient pas, dans la vallée, ou n’y revinrent qu’au cimetière de Moosch, ce cimetière incliné comme un pupitre de lutrin, pour chanter,—après les étranges et émouvantes messes basses où les combattants en ligne exhalaient leur foi simple et fervente comme les premiers chrétiens dans les catacombes,—pour chanter quel hymne superbe de gloire et de délivrance, un Libera nos et un Magnificat!...
Mais pour les autres, pour les vivants, les rescapés, le retour à la vallée, c’était le retour à la vie, à la joie, à la splendeur de vivre! L’écho de nos fanfares y doit résonner encore, et les pas de nos chevaux, ou plutôt de nos mulets en cavalcade... Car les mulets du ravitaillement faisaient belle figure dans les retraites aux flambeaux que les chasseurs de Nice, d’Antibes et de Menton ne manquaient jamais d’organiser aussitôt, dans leur hâte d’annexer l’Alsace à la Côte d’Azur. Et, par ailleurs, il était juste de voir les braves bêtes—les «miaules» pour leur donner leur vrai nom, leur nom de guerre—participer aux réjouissances des hommes dont ils partageaient les dangers.
Oui, les «miaules», héros modestes, avaient leurs martyrs. Quand, chaque soir, au crépuscule, ils partaient des cuisines installées à Moosch, pour monter en ligne les barillets, les bouteillons, le trajet n’allait pas toujours sans quelque fâcheuse rencontre. Jusque dans la vallée, les bombes d’avion poursuivaient leur tranquillité. Un jour, d’un seul coup, à Ranspach, trente mulets furent mis à mal par des aviateurs trop adroits. Mais le plus déplorable peut-être fut que l’on eut l’idée néfaste de vouloir utiliser leurs cadavres et qu’on les expédia au plateau de Breitfirst pour être mis dans les pâtées des chiens de l’Alaska employés là-haut à tirer des traîneaux. Les chiens de l’Alaska se régalèrent fort, ils se régalèrent trop; ces festins les avaient mis en goût; et dorénavant quand, dans les tranchées de neige, ils se croisaient avec quelque équipe de mulets, bien vivants ceux-là, l’odeur des agapes anciennes leur montait aux narines, ils se précipitaient, ils les auraient, semblait-il, dévorés séance tenante et tout crus. Ces chiens de l’Alaska, si gracieux, si doux, si dociles, sont très capables de se montrer féroces quand on les provoque. En particulier, ils ont la haine des autres chiens oisifs et flâneurs qui, lorsqu’ils peinent, eux, à traîner les fardeaux dont on les a chargés, les regardent le nez au vent. J’ai vu de la sorte un malheureux petit fox-terrier, arrêté sur le rebord de la tranchée et qui jappait joyeusement, plein d’inconscience, au passage de ses collègues de l’Alaska. Le chien de tête, sans interrompre sa course, l’attrapa d’un coup de gueule, le secoua et le rejeta au suivant, et ainsi de suite: quand le dernier chien de l’attelage fut passé, il n’y avait plus de petit fox-terrier...
Évidemment, les miaules offraient plus de résistance à ces farouches amateurs de viande de mulet. Mais après de semblables émotions, de tels risques et de telles fatigues, ils avaient bien droit, eux aussi, à figurer dans nos apothéoses. Il reste à savoir, au demeurant, s’ils appréciaient pleinement nos façons de nous distraire, et si galoper le soir, dans les rues de Saint-Amarin, un bouquet sur l’oreille il est vrai, mais ayant sur le dos un gaillard brandissant une torche et chantant à pleins poumons, il reste à savoir si cela les amusait autant que nous...