Que de fois, près d’eux, je me suis couché sur l’une de ces tombes qui dominaient le camp Rénier, pour voir, la nuit venue, s’allumer à l’horizon les lumières de Mulhouse!...

Car on ne devait pas tirer sur Mulhouse, on ne devait pas risquer de ruiner, de détruire le gage précieux de Mulhouse. Et cette pièce de marine, si soigneusement camouflée dans le village de Thann, sur le chemin de l’Herrenstuhl, cette pièce énorme qui, par antiphrase sans doute, s’appelait la «Petite Bretonne», demeura des mois pointée sur Mulhouse, sans jamais tenter d’expérimenter la puissance de ses projectiles monstrueux.

Ainsi, chaque soir, à l’heure où nos villes frontières s’enfonçaient dans l’ombre épaisse, où l’angoisse de Paris s’entourait de ténèbres, tranquille, paisible, sûre de n’être point inquiétée, Mulhouse s’éclairait peu à peu, et nous voyions briller la belle et complète ordonnance de ses feux symétriques... Quelle émotion, chaque soir renouvelée! Je me rappelais un voyage à Mulhouse quelques mois avant la guerre, l’accueil que m’avait bien voulu faire la Société industrielle, tant d’esprit, de grâce et de charme... Cependant, le même jour, à l’Hôtel Central où j’étais descendu, une kermesse organisée par la Croix-Rouge allemande m’avait permis de confronter et de comparer, avec la société alsacienne, les élégances des fonctionnaires et officiers allemands et de leurs femmes...—Les Allemandes, me disait une Alsacienne, font des prodiges ou des bassesses pour avoir l’adresse de nos couturières et de nos modistes; elles s’ingénient à copier nos robes, elles nous «chipent» nos chapeaux... Et vous voyez...—Et je voyais que sur leurs têtes ce n’étaient plus les mêmes chapeaux, que sur elles ce n’étaient plus du tout les mêmes robes.

Que sont-elles devenues ces Alsaciennes de Mulhouse que j’avais connues si joliment élégantes, si gaies, si malicieuses et fines, si françaises, si parisiennes?... Et je songe qu’il y a encore des officiers allemands à l’Hôtel Central!...

L’Hôtel Central, j’aurais presque pu le distinguer du Storchenkopf, avec la jumelle à ciseaux! Nous avions là, au Storchenkopf,—le mont des Cigognes,—au-dessus du col de Haag, un poste optique et un observatoire prodigieux. D’un côté, c’étaient les clochers de Colmar, et les villages plus proches de la plaine encore allemande, si proches en effet qu’à la jumelle on se promenait dans leurs rues, que nous y avons vu des dames de la Croix-Rouge allemande sortant de la messe... Et de l’autre côté, l’Hartmann, d’abord, cet Hartmann dont on sentait mieux l’importance militaire et stratégique en constatant que partout on était «vu de l’Hartmann», que partout dominait ainsi son double sommet, trop reconnaissable à sa nudité lugubre, à sa végétation roussie et rasée, dont ne subsistaient plus que quelques troncs ébranchés, déchiquetés,—ce que la guerre fait des arbres comme des hommes,—et cette silhouette singulière et symbolique que l’on appelait l’«arbre canon»...

Et toujours Mulhouse, les lumières bien alignées de Mulhouse, là-bas...

C’était un bien joli endroit que le col de Haag, et l’on comprend l’engoûment des touristes pour l’Hôtel du Ballon qui en était voisin à quelques centaines de mètres. Je n’ai connu cet hôtel que tout à fait démoli, mais c’était pour nous un passe-temps, qui trompait notre nostalgie, d’aller chercher parmi les décombres les vestiges d’un confortable aboli, d’une civilisation qui semblait de la préhistoire: de l’histoire d’avant la guerre, en effet. Et nous méditions

devant des carreaux de faïence, retrouvés au milieu de gravats, et qui avaient dû revêtir une salle de bains...