—Pourquoi «solutionner» quand nous avons résoudre?...

De semblables scrupules littéraires, de telles préoccupations philologiques sont encore plus surprenants que le souci fréquent, celui-là, en pareilles circonstances et en pareil endroit, d’un flush royal ou d’un sans-atout... On se félicitait encore, lorsque j’arrivai, des huit cents francs perdus au poker par un camarade, quelques heures avant la sanglante et déplorable attaque allemande de décembre, où il devait être blessé et fait prisonnier,—puisque ce sont les boches qui auraient eu ses huit cents francs...

Hélas! le cimetière tout proche témoignait cruellement que de trop nombreux camarades n’avaient pas perdu que leur argent. On n’y prêtait pas autrement d’attention, d’ailleurs. Ces cimetières qui se sont dressés au milieu, comme au fur et à mesure de la bataille,

qui font corps avec elle, dont les croix de bois se distinguent à peine des piquets pour les fils barbelés, dont les tertres semblent alterner avec des sacs à terre, ces cimetières ne sont pas tristes, ils ne sont pas impressionnants, ou, du moins, beaucoup moins qu’on ne l’imagine. Oui, détachée de l’ensemble, comme un lambeau de notre sensibilité inquiète, leur image pantelante, maintenant, secoue nos nerfs et nous bouleverse. Mais, sur le moment, on n’y pensait pas... La mort est là, toute nue, sans idées associées, sans vain apparat, sans littérature vaine, comme faisant partie tout naturellement d’une série d’obligations, de nécessités ou de risques professionnels,—une tombe se creuse comme une tranchée,—comme un accident du travail du bon ouvrier. On ne récrimine, ni on ne s’effare. Les morts, ici, sur place, n’apparaissent aux vivants ni des victimes, ni des

martyrs, pas même—pas encore—des héros. Les morts semblent des guetteurs qui ne doivent plus être jamais relevés, pour qui la faction se prolonge, se prolonge désespérément, continue...

Les morts de l’Hartmann montaient la garde face à la plaine d’Alsace, face à Mulhouse, face au Rhin...