Et les sapins orgueilleux ne sont plus que des manches à balais.

Le guide qui m’attendait là m’engage à hâter le pas:

—C’est un mauvais endroit, mon lieutenant!

Sur la carte allemande, que dressait le Club vosgien, que de jolis noms cependant, et séduisants, et tentateurs: le «Chemin des Dames»,—ici non plus, les «dames», à la guerre, ne nous portaient pas bonheur!—au bout duquel le colonel Hennequin fut tué par un «méchant 77», un obus de rien du tout, un de ces obus que nous affections de mépriser presque, et qui, suivant l’expression d’un camarade, n’étaient dangereux que «si l’on se rencontrait avec eux personnellement»,—le Damenweg aux pentes adoucies, par où les dames excursionnistes étaient invitées à passer sans trop de fatigue, et sans risque pour leurs hauts talons.

Et voici encore la «Pastetenplatz», l’endroit où l’on s’asseyait sur l’herbe, où l’on ouvrait les paniers à provisions, où, les yeux écarquillés et la bouche pleine, on admirait le beau point de vue en dégustant des pâtisseries!

Le point de vue est toujours admirable; mais il vaut mieux sans doute ne pas s’y trop attarder.

Et cependant j’ai pu constater que dans les circonstances les plus difficiles, aux instants les plus pathétiques, la noblesse et l’agrément des sites nous laissent rarement insensibles. Ce qui, peut-être, rendait plus pénible encore la bataille de Verdun ou de l’Yser, c’était de n’avoir devant soi rien où l’œil se pût reposer, qui nous divertît de la tragique horreur environnante. Un paysage, malgré tout, un paysage varié et doux apaise l’esprit, affermit notre espoir dans la vie (quand la nature est là si calme!), nous tient compagnie.

Singulièrement, en Alsace, nous lui étions reconnaissants, même inconsciemment, à la nature, d’avoir fait ce pays si riant, si riche, et qui valait vraiment la peine de se donner tant de mal pour le reprendre, pour le garder!

Je n’oublierai jamais qu’en arrivant à l’Hartmann, quand, pour me présenter au P. C. du bataillon, je dévalais le Boyau Central le cœur un peu serré par sa solitude menaçante—on ne le fréquentait guère par plaisir, et pour cause,—le premier, le seul camarade, que j’aie alors rencontré, c’était un chasseur de la brigade, adossé à un pare-éclats; on l’avait envoyé relever un tracé des travaux, et, abandonnant sa planchette de topographe, tranquillement, ne me voyant même pas venir, il s’absorbait à peindre sur son bloc-notes une aquarelle.

Cette insouciance ou ce fatalisme, je les retrouvais d’ailleurs dans le P. C. où l’on m’accueillait, où la sécurité était pourtant assez relative, si l’obscurité, par contre, y était à peu près complète, et où les premières recommandations dont on m’entoura furent sur la manière de porter le béret (le mien, paraît-il, était beaucoup trop large...). N’est-ce pas là que j’ai entendu un capitaine, au plus fort d’un bombardement, et alors qu’on le prévenait d’avoir à se tenir prêt pour contre-attaquer, qui déplorait que dans l’ordre reçu fût employé le mot «solutionner», et qui murmurait, tout en prenant de suprêmes dispositions: