Son général, c’est le général Serret, dont il était le porte-fanion, qu’il accompagnait toujours, partout, comme son ombre, dans ses randonnées téméraires, le général Serret dont il a rapporté le corps quand il a été tué, l’autre jour, (c’est pour cela qu’on vient de le décorer),—tué comme le colonel Hennequin, tué comme le colonel Boussat,—dans une tranchée de cet Hartmann où, maintenant, je vais «rejoindre»...
Mais je ne rejoindrai que demain matin. Ce soir, nous nous arrêtons à Wesserling, où la division est installée, et où j’ai la surprise de coucher dans une «vraie» chambre, d’un hôtel demeuré presque confortable; simplement la servante s’excuse de me donner une bougie, et qu’il n’y ait plus de gaz:
—Le bec de gaz, il est capout!
Cet accent, ce «capout», pour la première fois, j’ai l’impression d’un pays conquis, ou reconquis, dont les habitants libérés ne parlent plus notre langue; oui vraiment, et de quelque puérilité que nous jugions sans doute après coup une telle impression démesurée, j’ai, en entendant ce «capout», le premier sentiment de l’avance victorieuse, et, seul dans ma chambre, je ferais volontiers sonner en conquérant mes bottes et mon sabre,—le sabre dont je m’étais, bien inutilement d’ailleurs, embarrassé.
Une canonnade lointaine, assourdie. Les différents «plans» de la montagne arrêtent et dispersent le bruit des éclatements.
Ainsi tout semble concourir à ce que, de plus près, l’Hartmann apparaisse bien moins effrayant que sa réputation sinistre. Et puis, quand je me suis remis en route, au matin, quels jolis et plaisants villages, aux maisons riantes, aux devantures gaîment offertes!
Des ouvriers «civils» travaillent à la route en lacets qui, remplaçant les sentiers muletiers, permet l’accès, presque jusqu’au sommet, des lourds convois du ravitaillement et de l’artillerie. Parmi ces civils, il en est de tout jeunes, qui se sont coiffés de bérets d’alpins, et dont les bonnes joues roses et rondes me rappellent mes petits garçons.
Cependant les sapins qui, jusqu’ici, m’avaient protégé de leur ombre majestueuse et bleue se font plus rares; aux taillis naturels succèdent des buissons de fil de fer barbelé. Des éclatements se précisent, plus rapprochés, plus nets... A un tournant, une intolérable odeur de bêtes en décomposition—des mulets ont été éventrés par une rafale «bien placée».