On n’en continua pas moins à illustrer de la sorte, et à rendre notoires, les différentes parties du secteur de Reims: «Aux Cavaliers de Courcy, un coup de main heureux nous a permis de faire des prisonniers.» Les Cavaliers de Courcy, Bétheny, que tant de revues avaient rendu célèbre: notre puissance militaire s’affirmait autrement, maintenant, que par des revues, et l’Allemagne était appelée à s’en rendre compte de plus près que par les rapports d’un attaché militaire. Mais la vraie défense de Reims était dans Reims même, dans les rues de ses faubourgs, et, mieux, dans ses caves, ces caves, jadis curiosité de la ville, qui étaient sa richesse, et qui furent peut-être son salut.
On a pu dire que l’un des vainqueurs de la Marne—entre Gallieni et le maréchal Joffre—avait été sans doute le vin de Champagne. Et il est bien vrai que, jusqu’aux points extrêmes de leur avance vers Paris, on remarqua, après leur départ, que les Boches avaient bu du champagne, et apparemment en avaient trop bu; en arrière des éléments de tranchée hâtifs et rudimentaires que l’on creusait alors, on retrouvait des amoncellements de bouteilles, dont le goulot même avait été cassé, pour les vider plus vite, les bouteilles dont les Allemands remplissaient au passage, à travers le pays champenois, leurs sacs et leurs musettes, et qui les laissèrent déprimés, exténués, ivres de vin, de peur et de fatigue, devant le foudroyant retour offensif de l’armée française. Comme cela est éloquent et joli, cette participation réelle du vin de champagne à notre victoire, champagne à qui l’on prête avec raison les meilleures vertus de notre race, spirituel, hardi, pétillant, mousseux, comme la France elle-même, et par qui, pour une part, la France devait être sauvée!
Mais surtout n’était-il pas naturel et juste que Reims, cité du vin de Champagne, fût vraiment sauvée par son vin de Champagne?
On a affirmé que les coloniaux, à qui avait été principalement confiée la défense de Reims, avaient fait ce serment:—Tant qu’il y aura encore, dans les caves de Reims, une bouteille de champagne, les Boches n’entreront pas dans Reims!... Et il est bien certain que, pour mieux tenir le serment, les coloniaux burent eux-mêmes de nombreuses bouteilles. «Encore une que les Boches n’auront pas!...» Mais on doit admirer avec quelle discipline, qu’ils s’étaient eux-mêmes imposée, ils se gardaient soigneusement de toucher une goutte de vin, le jour et la veille du jour où ils savaient qu’ils allaient attaquer ou monter en ligne. Savoir pour qui ou pour quoi l’on se bat, le savoir d’une façon concrète, immédiate, précise, tenir le trophée à portée de sa main, un trophée dont on apprécie tout le prix, dont on connaît et dont on aime la valeur rare, voilà donc, à n’en pas douter, le meilleur stimulant, un des éléments moraux essentiels de la victoire. Ce stimulant, cet élément moral n’a pas manqué aux défenseurs de Reims: c’était le champagne! Il y en eut d’autres, concordants. Et l’on pourrait décider en somme que Reims fut sauvée par son vin, par son maire, et par son archevêque.
Il faut avoir vu le docteur Langlet au milieu des ruines de sa ville, et le cardinal Luçon parmi les décombres de sa cathédrale: on comprenait alors ce que veulent dire ces mots, l’«âme de la défense».
Le jour où les Allemands commencèrent de bombarder Reims,
le conseil municipal était réuni à l’Hôtel de Ville. Aux premiers coups de canon, le maire se précipite avec l’un de ses adjoints pour rassurer la population et vérifier si toutes les mesures de protection ont été prises. Un obus tue son compagnon à ses côtés. Le docteur Langlet ne songe d’abord qu’à adoucir la douleur de la veuve, à lui éviter l’émotion atroce. Puis il revient à l’Hôtel de Ville. Ses collègues, pris sous la menace du bombardement se sont dispersés. L’ardent vieillard les rassemble, les adjure de ne pas donner à la ville l’image de la panique, dangereuse et avilissante. Quand on a l’honneur d’administrer Reims, c’est dans la grande salle des délibérations de l’Hôtel de Ville de Reims que ses édiles doivent siéger. Et réconfortés soudain, exaltés par la parole enflammée de leur maire et la noblesse de son exemple, les conseillers municipaux rentrent en ordre, reprennent séance dans le calme et la dignité. Je sais qu’au cours d’une cérémonie récente, où l’on rapportait devant une assemblée de journalistes du monde entier ces faits héroïques, un Américain ne put contenir son admiration, et, saisissant la main du docteur Langlet, il la porta respectueusement et dévotieusement à ses lèvres... Le geste d’hommage tout pareil associait l’héroïsme du maire à celui de l’archevêque. Combien de lèvres s’inclinèrent ainsi, courbées par une émotion plus forte que la foi et les rites, pieuses et émerveillées, sur l’anneau d’améthyste de Mgr Luçon? Lui aussi, l’archevêque à côté du maire, incarna l’âme de la ville qui ne veut pas se rendre, qui, blessée à mort, ne veut pas mourir, et qui réalise, en effet, le miracle de se survivre à elle-même: Reims est détruite, et pourtant Reims rayonne, immortelle, toujours debout!...