Comme le docteur Langlet, le cardinal Luçon voulut demeurer là, jusqu’au bout, comme un exemple et un témoin. Un témoin: il faut avoir entendu, en effet, l’archevêque jeter bas l’excuse mensongère des Allemands, quand ils sont venus prétendre que, s’ils ont bombardé la cathédrale de Reims, s’ils ont commis le crime dont la postérité ne cessera pas de leur demander compte, c’était par nécessité militaire, et parce que les tours de la cathédrale avaient été utilisées comme observatoire par nos artilleurs. Mais le témoin est là, c’est l’archevêque. Et quand, drapé dans sa pourpre cardinalice, Mgr Luçon répond aux Boches: «Je donne ma parole devant Dieu, ma parole d’homme et de prélat, que jamais les tours de la cathédrale de Reims n’ont abrité un observateur et n’ont failli à leur mission sainte, sentinelles, oui, mais sentinelles uniquement de prière et de foi!»,—que vaut la prétention allemande, que valent les prétextes misérables des vandales allemands devant un semblable témoignage?

Le cardinal Luçon aimait à se mêler aux soldats qui venaient défendre Reims, et tous ont conservé le souvenir de cette haute et noble figure qui se penchait si volontiers, si simplement, sur les misères de chacun. Même un régiment qui, dans ce secteur comme partout où il passait, avait su s’imposer aussitôt et marquer glorieusement sa place, le 152ᵉ, n’avait-il pas, sur sa demande, nommé Mgr le cardinal Luçon son aumônier honoraire? Or, à quelque temps de là le vaillant régiment reçut, le premier des régiments de France, la fourragère aux couleurs de la Légion d’honneur, la fourragère rouge. Le cardinal Luçon, aumônier honoraire du Quinze Deux, fut invité à dîner au P. C. du colonel, qui lui remit l’insigne distribué aux hommes de troupe et aux officiers. Peut-on dire sans inconvenance que le cardinal ressentit, en se parant de cette fourragère rouge, une joie égale ou comparable à celle que lui avait causée le chapeau? En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’après ce dîner mémorable qui s’était prolongé un peu plus que de coutume,—Mgr Luçon ne s’asseyait pas tous les soirs à une popote d’officiers, et l’on ne traitait pas tous les soirs un cardinal à la popote,—Mgr Luçon regagnait à une heure déjà tardive Reims et Sainte-Geneviève où il avait dû transporter sa demeure archiépiscopale; et il était si heureux, si fier,—oui, vraiment!—de sa fourragère, qu’il voulut la faire admirer et narrer en détail la cérémonie aux bonnes religieuses qui, elles non plus, n’avaient pas quitté Reims et partageaient avec l’archevêque son dangereux apostolat. Comme cette nuit, par extraordinaire, les obus allemands les laissaient à peu près tranquilles, elles en avaient profité pour prendre sans attendre un repos qui était rare. Mais n’importe! on n’a pas tous les jours, ou toutes les nuits, la fourragère rouge. Et l’archevêque tint absolument à ce qu’elles fussent réveillées sur l’heure. D’ailleurs, vous pouvez être assurés qu’elles ne furent alors, les saintes filles, ni moins joyeuses, ni moins fières que leur archevêque!... Mais il y a une suite à cette petite histoire, une suite qui vraiment n’est pas ordinaire! Ce cardinal qui, sur sa robe, accrochait une fourragère rouge, était-ce bien réglementaire? Mgr Luçon avait-il réellement droit au porc de la fourragère rouge? Il était aumônier honoraire du 152. Mais il n’y a pas d’aumôniers honoraires, Mgr Luçon ne figurait pas, ne pouvait pas figurer sur les contrôles du régiment. Et il se rencontra des parlementaires pour s’inquiéter et s’émouvoir de cette infraction aux règlements, de cette illégalité!... Il est seulement fâcheux que ces personnages si scrupuleux n’aient pas pris soin de confronter leurs scrupules avec l’opinion des vrais, des premiers intéressés, de ceux à qui, précisément, leur vaillance avait conféré la fourragère rouge, et qui, mieux que personne,—mieux même qu’un parlementaire,—étaient qualifiés pour apprécier si leur fourragère serait ou non déplacée sur l’épaule du cardinal, si oui ou non le cardinal Luçon était digne de la porter et ne l’avait pas, lui aussi, gagnée et bien gagnée!...

Mais c’est la question qui était déplacée, et superflue! Comme si aucun témoignage d’admiration et de gratitude avait pu sembler trop haut, trop beau, pour l’Archevêque de Reims, au même titre qu’aucun témoignage de piété et d’admiration ne pouvait égaler notre douleur émue devant la Cathédrale de Reims!... Le cardinal Luçon, c’était l’évocation vivante de la cathédrale comme l’Hôtel de Ville s’incarnait magnifiquement dans le docteur Langlet; et ces deux vieillards admirables dominaient leur cité meurtrie, comme toutes les blessures, toute la «passion» de Reims étaient et demeurent figurées par l’Hôtel de Ville et la cathédrale. Reims a pu être frappée ailleurs, dans son luxe, dans sa richesse; le quartier Cérès, qui disait l’orgueil et l’opulence de son trafic dans le monde, de ses laines et de ses vins, le boulevard Lundy, ses constructions élégantes, ses hôtels somptueux, ne sont plus qu’un monceau de ruines. Ruinés également, abattus, mutilés, détruits les joyaux d’art, comme cette exquise Maison des Musiciens, qui faisaient son incomparable parure. Mais c’est devant l’Hôtel de Ville, c’est devant la cathédrale, que nous venons saluer Reims martyrisée, que nous venons pleurer et nous souvenir. Les ruines aussi ont leur beauté; et pour la honte de l’ennemi, ce qui reste de l’Hôtel de Ville, les murailles qui résistèrent à l’obus brutal et à l’injure des flammes, atteignent à une grandeur nouvelle, plus éloquente, plus âpre, plus farouche, où s’étonne et s’exalte davantage encore notre indignation.

De loin, la Cathédrale apparaissait la moins touchée; quand, des coteaux voisins, de la route, par exemple, qui, en lacets, descend sur Jonchery, on apercevait à l’horizon, dominant la plaine, ses tours comme deux bras tendus dans un geste de prière, oui, ses tours étaient encore dressées, qui maintenaient, semblait-il, sa silhouette intacte, et un soupir de soulagement, une action de grâces, s’échappait de nos poitrines:—Allons!... le mal n’était pas encore si grand, le désastre n’était pas consommé, la Cathédrale n’avait pas subi les atteintes que redoutait notre angoisse!...

Hélas! à mesure que nous approchions s’évanouissait cette illusion favorable. On n’a pas oublié les premiers obus incendiaires, lancés sur la Cathédrale, et qui mirent le feu aux échafaudages de la façade,—avez-vous vu souvent une cathédrale sans échafaudages, gloire et spécialité des architectes diocésains? Il faut le dire: les flammes donnèrent à la pierre une couleur admirable, inouïe. Bien souvent, en effet, loin d’en abolir la beauté l’incendie communique à la pierre ou au marbre une beauté nouvelle. C’est ainsi qu’une figure de Falguière, une figure d’adolescent a été retrouvée dans les cendres du musée de Gerbeviller, entièrement modifiée, transfigurée par la morsure des flammes avec une expression de désespérance et de sublime détresse telles que ne les avait jamais réalisées l’ébauchoir de l’élégant sculpteur. Et la patine singulière dont la partie incendiée de la Cathédrale s’était revêtue faisait ressortir davantage la blancheur écœurante du Palais de Justice tout proche, dont les blocs de pâtisserie fade n’avaient pas encore été touchés, comme si l’obus allemand dans son ignoble besogne avait pris grand soin de respecter la laideur,—la laideur complice, et qu’il reconnaissait comme une amie, sans doute, presque une parente... Mais, en s’écroulant, les échafaudages avaient déjà fort endommagé les ornements charmants de la façade, et, comme l’adolescent de Falguière qui s’était mis à pleurer, la Cathédrale de Reims, sous les flammes, avait vu se crisper douloureusement son Sourire...

Puis ce furent les blessures cruelles, profondes, de l’abside, sous le bombardement méthodique, organisé, régulier. Et les décombres s’amoncelèrent, autour du Christ qui semblait présider, Juge et suprême témoin du crime sacrilège, à une nouvelle Passion:—la Passion des Pierres Saintes et de l’Art Sacré, insultés, frappés par les barbares, et qui tombent une fois, deux fois, pour ne plus se relever...

Les relèvera-t-on, ces pierres écroulées, ou les laissera-t-on telles quelles, avec même, au milieu d’elles, ces obus monstrueux qui n’avaient pas éclaté, et qui sont encore là comme le cambrioleur assassin surpris et arrêté avant d’avoir pu accomplir son odieux forfait, maintenant réduits à l’impuissance et ligotés au pilori de l’infamie universelle? Quoi qu’il en soit et quoi que l’on décide, de longues années s’écouleront sans doute avant que la Cathédrale de Reims renaisse, entièrement guérie de ses ruines et de ses cendres. Le crime qui l’a abattue est un crime contre la civilisation; c’est le monde civilisé tout entier qui s’est ému, et prend à cœur d’en effacer la trace. Mais une pierre de la Cathédrale, une pierre suffira, qu’aucun effort ne pourra jamais plus soulever, lourde, si lourde,—lourde de trop de crimes longuement médités et lâchement exécutés,—une pierre de la Cathédrale de Reims scelle pour toujours le tombeau où l’on a jeté et où pourriront pour l’éternité l’orgueil germanique et l’honneur du nom allemand.