Au sortir de la Citadelle, on entrait à la cathédrale toute proche. Et les visions d’horreur commençaient, avec le spectacle de la barbarie allemande. On avait pu retirer à temps les ornements les plus précieux; mais des vitraux avaient été brisés, dont on pouvait emporter encore quelques éclats irisés, quelques parcelles multicolores: et quels joyaux ou quelles gemmes rares, rubis, topaze ou saphir, semblaient avoir, à cette heure décisive, plus de signification et plus de prix qu’un fragment de vitrail de la cathédrale de Verdun, ce minuscule et fragile morceau de verre bleu, jaune ou rouge?...

Mais plus encore peut-être, que la cathédrale froide et nue, qu’il était émouvant, le petit cloître intérieur, dont la fraîcheur et le recueillement, comme indifférents à la violence des hommes, et à leur fureur destructive et meurtrière, s’emplissaient encore de verdure et de chants d’oiseaux!... Et surtout, c’était, à côté, la noble ordonnance de l’Évêché, sa cour d’honneur aux proportions si pures, et la salle de musique—prélats, petits abbés, et dames poudrées en robes de cour—avec ses boiseries claires et ses grandes baies, d’où l’on découvrait la ville et la Meuse. Au pied, une étroite «allée du bréviaire», majestueuse et calme, dominait le même paysage d’élection le long du haut mur couvert d’espaliers...

Hélas! qu’était-elle devenue, la ville paisible, un peu sévère, serrée au pied de sa Citadelle, de sa Cathédrale de son Évêché? La promenade commençait parmi les maisons éventrées, effondrées; dans

certains quartiers, là où avaient été alignées des maisons, ce n’étaient plus que des alignements de pierres. Ailleurs, que les maisons fussent encore debout, l’impression en était plus lugubre encore, ces maisons maintenant ouvertes à tous les vents et à tout venant, véritables cadavres de maisons, dont la vie s’était brusquement retirée, et où, lorsque l’on y pénétrait, on surprenait l’effroi de la fuite désespérée,—ceci, qui avait été une boutique florissante, où des générations de petits marchands avaient dû peser des denrées, ou auner du drap,—et tous ces comptoirs renversés, tous ces placards vides... Verdun, ville des dragées, quelle mélancolie cruelle entre toutes dans tes enseignes évocatrices des anniversaires joyeux et de l’allégresse des baptêmes!... Et le théâtre... Je ne sais pas si le théâtre de Verdun était, en temps de paix, exceptionnellement brillant, si la «saison de Pâques» était fort suivie, s’il y avait au théâtre de Verdun une basse chantante que l’on venait entendre même de Bar-le-Duc, si la gentillesse de la deuxième des premières ou la drôlerie du laruette étaient célèbres dans toute la région... Au milieu des décombres, la salle apparaît encore tout à fait coquette et plaisante vraiment, pour un théâtre de sous-préfecture!.. Et voici encore la loge du sous-préfet, voici la loge du général, sans doute; voici l’avant-scène du rez-de-chaussée qui devait être celle de ces messieurs du cercle, la loge infernale!... Et tout ceci, qui est l’âme même de la province, immobile dans ses rites immuables et doucement désuets, nous attendrit ici, nous attendrit aujourd’hui jusqu’aux larmes. La scène est encore équipée, et des cintres pendent des lambeaux de toiles bariolées... Le rideau est levé, béant; mais c’est le canon qui frappe les trois coups, et au lieu de la Mascotte ou de Lakmé, du Châlet ou des Noces de Jeannette, quel drame ou quelle tragédie!... Qu’est devenue la deuxième des premières, et la première chanteuse, et la dugazon? Où sont-ils ces messieurs du cercle? Le cercle, pourtant, j’ai cru le reconnaître, il devait être là, dans ce riant café avec un beau balcon sur la Meuse... Sournoise et tragique douceur du fleuve qui continue à travers la ville sa course molle et lente, qui continue à refléter avec la même impassibilité heureuse et tranquille, au lieu même où s’égayaient ses rives, l’horreur des ponts détruits et des maisons écroulées, dans le miroir de ses eaux!...—On se bat sur la rive droite de la Meuse!... a décidé et déclaré fièrement, ici même, en un anxieux, en un lourd et trouble matin de mars 1916, le général de Castelnau,—qui, ce matin-là, peut-être, aura sauvé la France.

Et nous voici, sur la rive droite, au faubourg Pavé, au milieu de l’extraordinaire encombrement des troupes qui montent et descendent vers la ligne de boue, de silence et de mort, fantassins, artillerie, ravitaillement. Tout ce que l’armée française compte de meilleur a cantonné là, un soir au moins, au faubourg Pavé; la fleur de notre jeunesse y a dormi ses rêves de sacrifice, ses cauchemars de lutte décisive et suprême, les terreurs de l’aller et les espoirs du retour. Car, en dépit du bombardement toujours grondant, de la menace constante des avions au-dessus des têtes, le faubourg Pavé, c’était encore un semblant de sécurité, une dernière étape, un dernier relai qui vous rattachait à la vie, avant de plonger dans l’abîme de souffrance, de péril et d’angoisses.

Ceux qui revoyaient le faubourg Pavé se sentaient renaître, comme ceux qui le quittaient se demandaient s’ils reverraient jamais une ville, une rue, des maisons, leur maison... Et puis commençait la montée du calvaire. Les casernes Marceau marquaient un bref répit; on y voyait rangées les petites automobiles sanitaires américaines, toujours prêtes à s’élancer jusqu’aux limites extrêmes du champ de bataille, narguant les éclatements et se faufilant, rapides et diligentes, à travers les trous d’obus, pour aller disputer les blessés à la mort, dans les bras de la mort même. Sur cette redoutable et terrifiante route d’Alsace, où des équipements abandonnés, des caissons renversés, des cadavres de chevaux, criaient sans cesse: «Prends garde, téméraire, insensé, prends garde!... Rebrousse chemin! Tu n’iras pas plus loin!...» voici que la petite voiture américaine apparaissait insouciante, qui secouait et dissipait soudain nos frayeurs découragées, comme un tonique et un réconfort:—Mais si! mais si!... Vous voyez bien que l’on passe tout de même!... Cheer up!... Nous n’avons pas envie de mourir, et ce ne sera pas encore pour cette fois, malgré le Boche et toutes ses manigances damnées!... Cheer up, vieux garçons!... Nous sommes le trait d’union alerte et toujours vaillant entre l’enfer et la vie; oui, nous venons de la vie, là-bas, et nous y retournons!... Et vous ferez comme nous—cheer up!...

Ainsi nous rassérénaient et nous redonnaient courage les petites automobiles sanitaires américaines des casernes Marceau.