Les casernes laissées à main droite, on entrait presque aussitôt dans la région du désert chaotique, des paysages lunaires, de ce qui demeurera dans la mémoire des hommes comme une image d’épouvante, à laquelle on ne tente même plus de trouver des équivalences verbales, des épithètes évocatrices et appropriées: c’est le terrain de la bataille de Verdun. Et plus que toutes les épithètes, en effet, et que toutes les descriptions, ces indications suffisent:—Vers Fort de Vaux.—Vers Douaumont... Et les ravins qui s’appellent: Ravin du Mort-Homme;—Ravin Sans-Nom;—Ravin de la Femme Sans-Tête... La mort, la mort, partout la mort!... Et l’on était vraiment surpris, au milieu de tant de désignations lugubres, d’entendre les noms de Normandie, de Calvados, qui sonnaient clairs comme une revanche et une gageure, presque joyeusement: ils étaient si loin tes pommiers en fleurs, ô Normandie, et tes plages, ô Calvados, et tes auberges accueillantes, dans la grasse campagne au bord de la mer!...
Le nom seul, d’ailleurs, avait cette apparence apaisée. Pour gagner Normandie, il fallait traverser Fleury, ce qui avait été le village de Fleury. Rien ne pouvait donner une impression plus complète de la dévastation, la dévastation absolue, intégrale, totale:—«L’herbe poussera à l’endroit où s’élevait l’orgueil des palais.» Il n’y avait même pas d’herbe; et sans doute, non plus, il n’y avait jamais eu de palais, mais de riantes demeures paysannes, une église, une école, une mairie... Il n’en restait plus pierre sur pierre,—il n’en restait plus une pierre!... Ruiné, rasé, on eût encore aperçu quelques traces de ces ruines, qui eussent figuré l’emplacement du village, de ses maisons et de ses rues, qui eussent permis de dire, autrement que la carte en main:
—Ici était Fleury!
Mais non; il semblait que la terre se fût entr’ouverte, eût tout englouti, pour se refermer ensuite, impassible.—Fleury gisait maintenant, dans les entrailles de la terre, comme la ville d’Ys au sein des flots. A peine les briques des constructions les plus récentes en se mêlant à cette terre l’avaient-elles, par endroits, un peu teintée de rouge. Et l’on a pu comparer l’anéantissement du village de Fleury à quelque fruit mûr qu’un passant indifférent écrase du talon sur le sol...
A côté de Fleury, au bas de cette piste creusée d’ornières où, au crépuscule, il ne faisait pas bon s’embouteiller avec les prolonges d’artillerie, et tout l’encombrement du ravitaillement en munitions, sous la menace d’un tir d’interdiction soigneusement réglé sur les carrefours, Normandie, c’était la vie qui renaît, toute la vie militaire intense:—Poste de commandement du général, Poste de secours, liaisons, Central téléphonique, le tout tapi dans les parois du ravin, véritable village de Troglodytes, substitué au village meusien disparu, comme si Fleury, enfoncé dans la terre, ressortait un peu plus loin, ressortait, sous cette forme étrange, primitive, un peu sauvage, des entrailles de la terre même...
Comment donc!... Il y avait, à Normandie, dépendant des Casernes Marceau où il avait, toutefois, obtenu de demeurer logé, un major de cantonnement. Et quand on songe à tout ce que ce titre exprimait, à l’ordinaire, de confortable et de pacifique!...
N’a-t-on pas tout naturellement et tout de suite tendance à se représenter le major de cantonnement comme un personnage un peu gros, bon vivant, bien nourri, qui jouit de toutes les commodités de l’existence et d’un maximum de sécurité assez enviable, toujours sûr de coucher dans un bon lit, admiré et respecté de la population civile, jalousé peut-être mais redouté des militaires, et qui par ses occupations, par ses distractions aussi et par ses loisirs, tient du maire et du commissaire de police—avec qui, d’ailleurs, il ne lui était pas interdit, dans la plupart des cas, de faire au «café de l’endroit» sa partie de manille...
Hélas! pauvre major de cantonnement de Normandie, que l’on ne pouvait contempler sans une sympathie attendrie et apitoyée, infortuné major de cantonnement de Normandie,—un major de cantonnement, c’est le roi d’Yvetot!—qui, lorsqu’il fut nommé major de cantonnement, avait pu s’imaginer qu’il tenait enfin le bon «filon»!...