Ah! l’inégalité de traitement entre les hommes n’avait pas été abolie par la guerre!... Et s’il est admis, n’est-ce pas, que l’entretien des routes, par exemple, des pistes et boyaux d’accès était besogne de territoriaux, c’était tout de même autre chose de se livrer, ou bien entre «Normandie» et «Calvados», ou bien sur les routes du Calvados et de la Normandie, à ces terrassements sans gloire, mais qui, là, n’étaient pas sans péril!...
Et, sous prétexte qu’ils ne se battaient pas, on les laissait, des mois et des mois, les territoriaux de Verdun, eux comme les autres, enfouis dans leurs abris boueux...
La boue de Verdun!...
Nous avons connu toutes les boues de cette guerre, qui fut, d’abord, une guerre dans la boue, désespoir des lyriques: boue de Lorraine, boue gluante et dont on n’arrivait pas à se dépêtrer, boue de Champagne, crayeuse et blanchâtre, boue de la Somme et boue de l’Yser: la boue de Verdun est à part, boue de terrain perdu, repris, cent fois conquis et reconquis, et où chaque combat, chaque bataille laisse, comme le flot en se retirant, ses épaves, ses alluvions; et la boue, chaque fois, recouvrait le tout, s’assimilait le tout, pour arriver à former ce mélange où il y avait de tout, où l’on s’enlisait effroyablement, mais où la «récupération» devait être si fructueuse.
Du jour où le commandement décida de tarifer cette «récupération», c’est-à-dire de payer au prorata et suivant un barème fixe ces épaves du champ de bataille, qu’une administration de la guerre, plus sage enfin et plus prudente, souhaitait, la guerre se prolongeant, de ne plus laisser perdre et d’utiliser, toute la plaine de Verdun et tous ses ravins furent sillonnés de chiffonniers héroïques.
On donnait tant pour une fusée d’obus, tant pour un fusil, tant la douzaine de cartouches ou d’étuis de cartouches.
Et la boue de Verdun dut rendre ses trésors et l’on citait des gars qui s’étaient fait plus d’un millier de francs, rien qu’en se promenant ainsi les mains dans leurs poches,—mais en prenant soin de remplir leurs poches de tous ces objets aussi précieux qu’hétéroclites, et même leurs musettes.
C’est vrai qu’il y avait des trésors dans la boue de Verdun, et des trésors aussi de bravoure, d’abnégation et d’endurance; mais ceux-là, on ne payait pas pour les récupérer, c’était une récupération superflue, inutile—c’était par-dessus le marché!...