Mais en me voyant, ils cessèrent leurs jeux, et, gravement, la main au bonnet, me firent un beau salut militaire. Je leur répondis en souriant, et comme je m’éloignais, continuant ma promenade, je m’entendis appeler:

«Monsieur l’officier!... Monsieur l’officier»!...

Je m’arrêtai et tournai la tête: les enfants, maintenant, me montraient l’un d’eux qui s’était mis à marcher sur les mains, et à exécuter de superbes cabrioles; et je compris que, renouvelant l’hommage spontané et naïf du Jongleur de Notre-Dame, ces cabrioles, c’était pour me faire honneur, pour faire honneur à un officier français, c’était l’offrande de leur admiration et de leur reconnaissance, à ces humbles et charmants gamins, pour la France...

C’est qu’ils témoignèrent de tant de crânerie et de malicieux héroïsme, la plupart de nos petits Belges, pendant les dures heures de l’occupation allemande! Et non pas seulement par les privations imposées, qu’ils supportaient si allègrement; mais comme ils donnèrent du fil à retordre aux lourds policiers boches, que de tours plaisants où, piteusement, se laissaient prendre la sottise, et la morgue des officiers de la Kommandantur!...

Cette malice, d’ailleurs, n’était pas l’apanage exclusif de leur jeune âge; toute la population belge rivalisa d’ingéniosité et d’esprit pour jouer, duper, ridiculiser ses oppresseurs, et la «Zwanze» fut bien souvent une arme de vengeance et de défense contre laquelle les Allemands dépensaient en vain leur rage impuissante. C’est à force de finesse inventive et subtile que les Belges parvinrent à ne point trop souffrir des mesures vexatoires dont on cherchait à les accabler, passant à travers les règlements, tournant l’obstacle, se moquant des perquisitions.

Nous en a-t-on conté de ces «zwanzes», de ces bonnes farces jouées aux autorités allemandes, et qui ne dénotaient pas moins de courage que de belle humeur... Car malheur à qui se serait laissé prendre!

Et tout naturellement ces récits éveillaient en nous l’écho d’autres récits, tout semblables, que nous avions entendus en Alsace, et cette analogie vraiment frappante entre l’attitude des Belges et des Alsaciens, que soulignait un tour d’esprit tout pareil, ajoutait encore à l’émotion que ces courageux amis nous inspiraient, et à notre affection pour eux, nous les rendait, si possible, encore plus chers et plus proches... Ah! en dépit de leurs exigences odieuses, de leur surveillance tyrannique, les Boches n’en virent pas beaucoup, en Belgique, de cette laine et de ces cuivres qu’ils prétendaient réquisitionner, c’est-à-dire voler... Et ils pouvaient bien interdire les couleurs nationales: un beau matin les étalages des magasins, les éventaires des boutiques rapprochaient, en toute innocence, des boîtes noires, côte à côte avec des boîtes jaunes et des boîtes rouges; ou bien, on peut avoir, n’est-ce pas, une ombrelle rouge, une ombrelle jaune n’est pas subversive, non plus qu’une ombrelle noire ne saurait être considérée comme une insulte au Kaiser: et trois jeunes femmes se rencontrant boulevard Anspach, et se promenant de compagnie, faisaient briller et tournoyer les chères couleurs de la patrie...

Alors, en guise de punition ou de brimade, la kommandantur décidait que, pendant une semaine, pendant quinze jours, pendant un mois, suivant la gravité de la faute, les habitants de tel quartier devraient être rentrés chez eux et n’en pourraient plus sortir passé huit heures, sept heures, six heures et demie du soir!

Et voici que, dans le quartier ainsi consigné, les policiers boches, en faisant leur ronde, surprenaient, dans une rue obscure, à près de dix heures, un passant qui se hâtait en longeant les murs!...