dévastation. Alors, imaginez l’impression de ces gens qui avaient encore dans les yeux l’image de ces plaines flamandes, telles qu’ils les avaient laissées en 1914, si peuplées et si prospères,—et brusquement plus rien que ce chaos et ce désert où ils cherchent, sans même parvenir à en démêler les traces, pas même l’emplacement exact, où ils cherchent vainement ce qui fut leur ferme, leur maison des champs, la demeure calme et joyeuse de parents, de voisins, d’amis.
Pour nous, ce sentiment de stupeur consternée, d’indignation et de rage, nous l’éprouvions devant Ypres en ruines, oui, un sentiment de tous points analogue, aussi âprement douloureux et fort que pouvait l’être celui de nos amis Belges devant leur patrimoine ruiné: des richesses incomparables, de purs et uniques chefs-d’œuvre comme les Halles ou la Cathédrale d’Ypres ne faisaient-ils point partie du patrimoine de l’humanité tout entière, de son patrimoine artistique, et n’est-ce pas l’humanité tout entière, tout le monde civilisé qui en aura été ainsi frustré, dépossédé, par la barbarie allemande?
Aussi quel soulagement d’apprendre et de constater que du moins Bruges avait été respectée, que nous pourrions encore emplir nos yeux de ses merveilles!...
Je ne pense pas qu’il se puisse imaginer de cadre plus magnifique, pour un cortège triomphal, que celui de cette Grande Place de Bruges, où le Roi Albert, la Reine et le Prince héritier, arrivèrent à cheval, escortés du général Degoutte et de son état-major, tandis que le carillon du beffroi jouait la Brabançonne et La Marseillaise. Les notes grêles et charmantes de ce carillon résonnent encore dans notre cœur. Comme il claquait joliment au vent, le fanion du général Degoutte, fièrement dressé au milieu de la grande place, autour de laquelle évoluaient les vaillants régiments belges! Sur le perron du Palais Provincial, devant lequel les souverains belges avaient mis pied à terre, c’étaient tous les chapeaux haute-forme de la Province, enfin libérés eux aussi par la victoire, et les uniformes chamarrés des bourgmestres, du Gouverneur.
Et soudain le Roi Albert, qui nous dominait tous de sa haute taille, aperçut modestement mêlé à la foule, l’amiral Ronarc’h, avec sa redingote sombre, tel qu’il était à Dixmude au milieu de son héroïque brigade de fusiliers marins. Et le Roi et la Reine, lui faisant gentiment signe, voulurent, pendant la cérémonie, qu’il se tînt à leurs côtés.
Après tant de Marseillaises et de Brabançonnes, d’acclamations, de carillons et de fanfares,—Bruges-la-Morte était vraiment, ce jour-là, Bruges la ressuscitée, et il n’y aura pas de trompettes plus éclatantes au jour du Jugement dernier!..—j’étais allé chercher au Béguinage un peu de repos et de silence. Le Béguinage, lui, je le retrouvai pareil à lui-même, aussi calme, aussi recueilli, comme si toutes les agitations du siècle, et même la guerre, n’avaient pu franchir son pont ni sa porte, étaient venues se briser à la mouvante barrière de ses canaux...
Seuls quelques enfants jouaient sur la petite place herbue devant la chapelle.