L’offensive d’octobre 1918 en forêt d’Houthulst, la prise de Roulers, l’ennemi se repliant précipitamment, en déroute, abandonnant Ostende, puis Bruges et puis Gand, Audenarde dépassée, et le salut de Bruxelles à son Roi et à sa Reine derrière lesquels nous marchions nous, la France, fraternellement mêlés à l’armée, au peuple belges, acclamés par eux et comme eux—oui, ce sont là, aussi, des souvenirs qui comptent, et qui paient bien des minutes cruelles.
C’est qu’ils avaient été particulièrement pénibles, ces derniers combats, pénibles surtout par le terrain abominable qui ne se compare qu’à celui de Verdun—avec l’eau en plus! Un village comme Langemarck, qui était mieux qu’un village, un gros bourg florissant, avec un très beau château, où certains de nos camarades de la cavalerie se rappelaient avoir trouvé, en 1914, un cantonnement spacieux et confortable, Langemarck, son château—quelques briques écrasées dans la boue et qui, à cet endroit où fut Langemarck, lui donnaient seulement une couleur un peu rougeâtre—comme à Fleury! Pourtant quelque chose subsistait de ce qui avait été Langemarck, quelque chose de plus que sur l’emplacement de Fleury: un réverbère!
Oui, dans ce paysage de désolation et de mort, sur ce sol chaotique et désertique, il n’y avait que cela qui subsistait, qu’un miracle extravagant avait maintenu debout et fait respecter,—un réverbère tout tordu, que le bombardement infernal qui, tout autour, avait tout nivelé, n’était point parvenu à abattre, ou qu’il avait dédaigné,—un réverbère s’élevait encore, saugrenu et dérisoire... Et c’est qu’on le voyait de loin, car la plaine était sans ondulations, monotone, impitoyable; et l’on ne pouvait cependant, à cause de la nappe d’eau à moins de 30 centimètres, ni ouvrir une tranchée, ni creuser un abri. Les seuls abris étaient nécessairement en superstructure, casemates bétonnées, ou simples tôles métro: métro, c’était leur nom officiel dû à leur forme pareille, en effet, à la voûte du métro,—ce qui, avec son petit air bien parisien, nous emmenait joliment loin du champ de bataille, et de Langemarck.
A défaut de tôles «métro» j’ai vu utiliser comme abris de vieux tanks, épaves de la furieuse bataille anglaise de 1917. A Langemarck, précisément, non loin de la tôle métro qui servait de P. C. à un général de division, des territoriaux avaient pris possession d’un de ces tanks qui n’avait pu aller plus loin et pour cause: la cause était marquée par trois petites croix voisines, surmontant les tombes des trois Anglais de l’équipage qui, lorsque le tank avait été démoli, avaient été en partie brûlés sur place, puis enterrés là. En dépit de ce voisinage peu encourageant, nos territoriaux avaient aménagé la carcasse du tank pour leurs commodités personnelles, et, pour se chauffer et cuire leur soupe, ils y avaient même installé un petit poêle de campagne dont le tuyau sortait comiquement de l’ancien capot...
Et cette région avait été, paraît-il, une des régions les plus riches des Flandres, des plus fertiles, des plus riantes. Lorsque Bruges fut délivrée, le général français, qui commandait le détachement de l’armée des Flandres, et remplissait avec bonheur auprès du roi Albert les fonctions de chef d’État-Major ou mieux de conseiller militaire, le général Degoutte songea que les habitants de Bruges, pendant ces quatre années d’occupation, avaient bien entendu quelquefois tonner le canon, mais qu’ils ne pouvaient savoir ce qu’avait été cette bataille qui se livrait à quelques dizaines de kilomètres de chez eux, qu’ils ignoraient totalement dans quel état les Boches avaient mis toute la contrée environnante. Et le général fit prier trente notables de Bruges, et les invita à visiter ce qui avait été le front de l’Yser, de Roulers, d’Ypres et de Dixmude.
J’eus l’honneur d’être désigné pour guider ce pieux et poignant pèlerinage. Malgré la fatigue et les difficultés certaines d’une telle randonnée par les pistes en rondins, que l’on avait dû établir au milieu de la campagne inondée, et les routes sur pilotis que les lourds convois avaient dangereusement endommagées, coupées même par endroits, et par ailleurs encombrées encore de fourgons renversés, de débris de toute nature, les invités du général Degoutte se montrèrent fort empressés, et parmi eux l’ancien bourgmestre avait bien voulu souhaiter, tout le premier, de se joindre à notre caravane, ce noble et charmant comte Visart, que les Allemands avaient révoqué, et qui, malmené par ces rustres, sans égards pour ses quatre-vingts ans, leur avait un jour répondu:
—Fusillez-moi si vous voulez, mais soyez polis!
J’ai dit que mes compagnons, de la formidable bataille qui s’était livrée si près d’eux, ne savaient rien que les nouvelles plus ou moins vagues, plus ou moins erronées, que laissait «filtrer» jusqu’à eux la Kommandantur. Et surtout ils n’avaient pas la moindre idée, aucun document photographique n’avait encore pu le leur révéler, ils ne se faisaient aucune idée de cette ruine totale, de cette complète