Ce cri de «Vive la France!» qui est le plus beau cri pour des oreilles françaises, des milliers de poitrines belges ne se lassaient pas de nous en saluer, de le répéter, et c’est encore lui qui, pour nous, dominait cette marée humaine de la place de l’Hôtel-de-Ville, quand, le soir venu, dans ce décor unique au monde, nous contemplions tous ces visages ardemment tendus vers le balcon où devait paraître le Roi, des visages qui, eux aussi, semblaient alors uniques au monde et les plus beaux du monde, les visages de ceux qui voient enfin triompher la noble cause pour laquelle ils ont tout sacrifié, tout souffert: «Vive le Roi! vive la Reine! vive la Belgique! vive la France!...»
Et puis, pourquoi voudrait-on le taire, il y eut la Madelon!
Eh, oui! cette Madelon partie d’Alsace, cette Madelon qui, des Vosges à la mer, avait fait si joyeusement toutes les étapes les plus dures, qui s’était installée et avait triomphé sur tous nos champs de bataille, Madelon n’était pas encore venue à Bruxelles, les Boches ne l’y avaient point laissée pénétrer, bref les habitants de Bruxelles en étaient encore aux héroïnes des refrains et chansons de 1914, ils ignoraient Madelon!
Oh! ils ne l’ignorèrent pas longtemps. Chaque soldat français s’improvisa professeur de chant; et les élèves avaient une si grande bonne volonté, tant de hâte empressée, un tel désir d’apprendre!...
Ainsi, pendant trois jours et trois nuits, Bruxelles chanta et dansa sans arrêt; car par une rencontre miraculeuse et comme si le ciel même avait voulu prendre sa part de la commune allégresse et témoigner, lui aussi, en faveur de la justice et du droit triomphants, nous eûmes alors, malgré l’hiver déjà proche, des nuits d’une clémence, d’une douceur incomparables.
Et la ville, toute la nuit comme tout le jour, ne cessa d’être
entraînée par cette étrange et irrésistible danse des kermesses: dans une rue, quelques musiciens passent, jouant ou soufflant de n’importe quel instrument, violon, piston ou clarinette—et, il faut bien le dire, n’importe comment; mais, c’est du bruit, et c’est un rythme...
Et aussitôt, derrière eux, suivant ce rythme, deux, trois passants se prennent par le bras, et se mettent à se balancer en cadence—deux, trois, puis vingt, puis trente, puis cent, puis deux cents, la rue est pleine...