Et c’est la rue elle-même qui semble agitée de ce balancement frénétique, par lequel se trouvent emportés d’un même élan tous les promeneurs, tous les passants, et tout ce monde s’agite ainsi et se balance inlassablement, bras-dessus, bras-dessous, soldats français, soldats alliés, femmes, vieillards, enfants, mêlés, pressés, serrés, haletants, joyeux, infatigables, et parmi lesquels nous reconnaissions un soir, place Brouckère, bras-dessus, bras-dessous, toujours, et que le hasard seul avait cependant réunis, bras-dessus, bras-dessous un académicien français, un colonel américain, et la femme d’un conseiller d’ambassade...

Ainsi la ronde macabre de ces quatre années de guerre aboutissait à cette autre ronde; c’est vers elle que nous avaient appelés et guidés les moulins à vent qui, des lignes ennemies, dès notre arrivée en Belgique, de leurs grands bras nous faisaient signe: «Vite, vite, amis, au secours, par ici!...» Et les moulins à vent nous avaient guidés jusqu’à Audenarde, dont la brute allemande avait, hélas! comme à Ypres, comme à Furnes, déchiré, déchiqueté en lambeaux les précieuses dentelles de pierre, et jusqu’au delà d’Audenarde, où je devais voir le dernier mort de la guerre et le dernier prisonnier.

Ce dernier prisonnier nous fut amené le 11 novembre, vers une heure de l’après-midi, alors que nous fêtions l’armistice par un déjeuner sans champagne, nous qui, pendant quatre ans, n’avions cessé de répéter:

«Quel fameux champagne on boira, quand ça sera fini et bien fini!...»

Et voilà qui prouve bien que les choses les plus attendues ne sont pas toujours celles qui arrivent, qu’on ne réalise pas tous ses rêves, et qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut; on a, certes, bu du champagne, et, souvent, et même beaucoup, dans nos popotes, pendant les quatre ans de guerre. Et voici que le jour de l’armistice, avec l’encombrement des routes, et les ponts que les Boches, en se retirant, avaient fait sauter, et que nous n’avions pas encore eu le temps de rétablir, impossible d’atteindre les ravitaillements, et notre festin de l’armistice se composa de boîtes de singe arrosées de thé!...

Mais nous étions rudement contents tout de même!...

Et ce fut donc, en guise de dessert, que l’on nous amena, pitoyable et larmoyant, le dernier Boche qui s’était fait prendre à dix heures et demie du matin.

La cessation du feu et l’arrêt sur les positions avaient été fixés pour onze heures. Vers dix heures du matin, un de nos pelotons de cavalerie, qui avait passé la rivière, continuait sa progression, quand les cavaliers de pointe aperçoivent dans un champ une compagnie allemande. Et ils ouvrent le feu avec leurs mousquetons.