On voit aussitôt une assez vive effervescence se manifester parmi les Boches, et l’un d’eux qui se détache et s’approche les bras levés:
«Mais vous ne savez pas!... Vous faites erreur... il ne faut plus tirer: Krieg fertig!... la guerre est finie!...»
L’officier auprès de qui il avait été conduit interrompit son baragouin, et, flegmatique, tira sa montre:
«Les hostilités seront suspendues, en effet, à onze heures; il est dix heures trente. Tu es prisonnier!... Krieg ist Krieg!...»
Et ce fut encore sur la route d’Audenarde qu’il me fut donné de voir le dernier mort de la guerre, après cette nuit bénie qui précéda l’armistice, cette nuit du 10 au 11 novembre où le ciel s’illumina de tout ce qui nous restait de fusées éclairantes, où, aussi bien dans les lignes allemandes que dans les lignes françaises, se mirent à sonner les cloches de tous les villages et leurs carillons... Déjà, aux endroits préparés pour l’avance, les dépôts de munitions, tous ces obus de tous calibres si soigneusement empilés et rangés, prenaient l’aspect ridicule des choses effrayantes qui ne réussissent plus à nous effrayer, dont la menace piteusement est tout à coup avortée: A-t-on écrit la «Ballade des projectiles qui ne seront jamais tirés?...»
Hélas! sur le bord de la route, un cadavre demeurait comme pour témoigner que la menace n’avait pas toujours été vaine, que les obus n’avaient point cessé depuis si longtemps leur effroyable besogne...
Je m’approchai du cadavre: c’était celui d’un jeune Américain.
Il avait été laissé là seul, étendu sur le dos, les yeux ouverts; il avait dû être mortellement atteint par l’une de ces rafales que l’artillerie ennemie, avant de fuir, lançait au hasard, pour vider ses caissons...
Et je songeais qu’il était émouvant et juste que ce dernier mort de la guerre fût, en effet, un Américain, un de ces ouvriers de la dernière heure qui vinrent, en suprême renfort, pour décider de la victoire aux côtés de ses artisans; je songeais qu’il était émouvant et juste de voir reposer sur la terre belge, saintement libérée, ce jeune héros d’Amérique, dont les yeux ouverts pour l’éternité regardaient maintenant vers le ciel apaisé, vers l’avenir...