Mais c’est ici qu’apparaît l’intention moralisatrice de ce livre, et qu’un enseignement s’en dégage : Scylla matrimonial près du Charybde gastralgique, vous que guidèrent seuls à l’autel la lassitude des tables d’hôte et l’écœurement des restaurants, — voici les soucis du ménage : mais sur ton estomac ragaillardi par le bouilli de la famille, peut-être ces soucis pèseront-ils moins lourd !
J’ai dit Bourgeoise :
A distance égale des bas-fonds où tel psychologue, intrépide scaphandrier du vice, cueille les perles de ses observations, et de ces salons de haute aristocratie, dont tel autre écrivain, le stick de gentleman emmanchant sa plume d’or, se complaira à décrire le confort britannique, le luxe cosmopolite et raffiné, notre inspiration s’est toujours attardée plus volontiers en ces milieux de saine et moyenne bourgeoisie, Chambre de commerce, Succursale de la Banque de France, Cercle de l’Agriculture, Cabinet du sous-préfet : auprès de vous, fonctionnaires républicains, honorables gens de négoce, représentants modestes des grandes carrières libérales, petits propriétaires terriens : vous tous, en un mot, dont les filles ont quarante mille francs de dot, et dont les fils se préparent à l’École Polytechnique ; — n’est-ce pas là, en effet, le vrai cœur de la France, la moelle de l’esprit français ?
J’ai dit Nouvelle :
Lorsqu’une Cuisinière Bourgeoise vient à paraître, elle est toujours la Nouvelle, ou la Véritable. De ces deux épithètes, si la première arrêta mon choix, je supplie que l’on n’y voie nulle prétention à l’originalité exclusive, nul dédain non plus d’une parfaite sincérité. Simplement ai-je cru remarquer qu’un point de vue particulier, une forme différente, m’autorisaient, parmi les brillantes publications similaires, à nommer la mienne : la nouvelle. Mais peut-être restera-t-il à expliquer pourquoi ce point de vue et pourquoi cette forme, et qui m’incita à écrire cette nouvelle cuisinière bourgeoise, alors que rien dans ma vie, dans mes goûts, ni dans mes habitudes, ne décèlent l’homme accablé par les siens, moins encore à l’affût des nourritures fines ?
Les personnes qui me font l’honneur de me suivre l’ont déjà deviné : j’ai parlé en ces termes de la cuisine et du ménage, comme j’aurais parlé d’autre chose, comme je parlerai de toutes choses, — parce qu’il faudra bien que je parle de toutes les choses. Esclave de la mission impérieuse que je me suis fixée, je continue patiemment mon petit travail, m’efforçant à exprimer le maximum de lyrisme, que peut contenir notre ambiance quotidienne. Il arrive ce qui arrive : ici le rythme régulier se précipitera plus nombreux, des rimes plus riches éclateront parmi les assonances ; je n’ai pas de parti pris ; je continue, dis-je, je continuerai aussi longtemps qu’il le faudra ; d’autres bons esprits m’aideront dans cette œuvre, certains ont déjà commencé ; j’ai la satisfaction intime et profonde de constater que ça se gagne : ainsi du moins, par mes soins ou par ceux des autres, quand tout y aura passé, — enfin pourra-t-on écrire tranquillement en prose.
J’offre au public cette Nouvelle Cuisinière Bourgeoise, parce que c’est vraiment une Nouvelle Cuisinière Bourgeoise, — et non par coquetterie, par calcul, par badinage, ou pour le plaisir.
F.-N.
LIVRE I
LES PLAISIRS DE LA TABLE
Il était un’ dame Tartine,
Dans un beau palais
De beurr’ frais…