Vers 1890, l’éducation de ma fille m’obligeait à venir m’installer à La Marche, et j’avais la bonne fortune de laisser les Petits-Cailloux entre les mains d’un gérant qui me donne toutes les garanties désirables, tant au point de vue des aptitudes que de l’honnêteté. A partir de cette époque, j’ai donc pu me consacrer plus complètement à la défense et à l’affirmation de mes convictions.
La situation politique, dans notre arrondissement de La Marche, était la suivante : une population foncièrement républicaine, et même républicaine avancée, mais qui, par apathie, manque d’hommes, faute d’être conduite, votait depuis vingt ans pour un vieux suppôt de l’Empire, le baron Lambusquet.
Ma tactique a été bien simple, — réveiller les énergies, prêcher l’union, et surtout répéter ce que je répète encore : — Les personnalités comme la mienne ne sont rien, elles s’effacent devant les principes ; votez pour moi ou pour un autre, mais n’abandonnez pas les principes ! — Et c’est ainsi que j’ai pu chasser Lambusquet du Conseil général en 1893, et qu’aux dernières élections législatives ses agents durent, pour lui obtenir encore une fois les apparences d’un succès, apitoyer les électeurs sur son grand âge et les persuader qu’il allait bientôt mourir.
Le baron Lambusquet est mort, en effet, comme vous savez, au mois de juin dernier : — malgré la campagne acharnée dont j’ai été l’objet de la part du maire réactionnaire de La Marche, Alcide Caille, mon concurrent, soutenu officiellement par l’Évêché et même, en secret, par certaines personnalités républicaines, — malgré l’intervention, à la dernière heure, d’un pseudo-candidat blanquiste, un certain Tripette, visiblement payé par mes adversaires pour tenter une diversion, m’enlever quelques voix et parvenir ainsi au ballottage, — le collège électoral réuni à la fin d’août m’a proclamé au premier tour, par 3.620 voix contre 3.273 à M. Caille, et 62 à M. Tripette.
Et maintenant je n’ai plus qu’une pensée, me mettre à la besogne et faire bonne besogne. Je ne me pose ni en légiste, ni en tribun ; mais j’ai quelque expérience : j’ai l’honneur de représenter une région qui est la mienne et que je connais bien, dont les besoins me sont familiers, dont j’ai pu étudier à fond les justes desiderata. Nouveau venu dans l’enceinte parlementaire, j’aurai cette unique ambition de remplir le programme sur lequel les électeurs du Plateau-Central se sont prononcés et m’ont élu : — Relèvement de l’agriculture et protection du petit commerce par la diminution du fonctionnarisme et grâce à une répartition plus équitable de l’impôt. — Il me semble en effet, et j’ai toujours tenu, qu’il y aurait dans l’application de cette brève et simple formule plus de vérité et de bien-être efficace que dans les utopies dont se leurrent et nous leurrent trop de théoriciens en chambre de la Chambre. Mais il ne m’appartient pas d’en dire plus long pour le moment, et vos lecteurs, comme mes électeurs, auront à me juger sur mes actes.
Vous me demandez si j’ai fait quelques publications ; comme je vous l’expliquais au début de ce résumé succinct, les soins de mon exploitation me laissaient peu de loisirs, que je devais occuper surtout à des lectures et à des études purement techniques. Néanmoins, en feuilletant la collection du Petit Tambour du Plateau-Central, on retrouverait un certain nombre d’articles parus sous divers pseudonymes, et notamment une série de « lettres du village », signées Jacques Bonhomme, où, sous une forme plaisante et avec des allusions locales, je discutais des problèmes économiques et sociaux : voir en particulier les lettres ayant trait à l’échelle mobile, au privilège des bouilleurs de cru, et aux Bourses de Travail. A noter également une plaquette sur Kléber et Marceau, discours prononcé par moi à l’inauguration du nouveau groupe scolaire de Saint-Hermentaire, et dont plusieurs extraits furent cités avec éloges par M. Édouard Petit, le savant pédagogue.
Quant aux distinctions honorifiques, dire simplement que je n’en ai jamais sollicité.
La photographie que je vous envoie n’est qu’une photographie d’amateur, je puis même vous dire que c’est l’œuvre de ma fille. Notre photographe habituel de La Marche va tous les ans s’installer pendant la saison à La Bourboule, et il n’est pas encore revenu. D’ailleurs, cette photographie ne me paraît pas mauvaise, et naturellement je n’en avais pas d’autres dans les conditions que vous m’avez soulignées, c’est-à-dire en habit, portant mon écharpe en sautoir, et, à la boutonnière, mon baromètre de député.
Ci-joint également la somme de vingt-six francs en mandat-poste, pour frais réclamés de gravure, correspondance et publicité.
Agréez, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments très distingués.