Martin-Martin,
Député du Plateau-Central.
P. S. — Mon beau-père me télégraphie à l’instant la mort de son collègue plus âgé de l’Ardèche ; vous pourrez donc imprimer que mon beau-père, Martin-Bedu, reste le doyen des maires de France, avec M. Canal, de la Drôme.
Mademoiselle Germaine Tirebois, chez Monsieur Tirebois, architecte, 88, boulevard Pereire, Paris.
Ma chère Germaine,
Vous êtes bien gentille de tant insister pour savoir la date de notre arrivée à Paris ; mais nous-mêmes l’ignorons encore ; vous comprenez, cela dépendra de l’époque de la convocation des Chambres, et père dit que, dans l’état actuel, on ne peut rien prévoir de précis à ce sujet.
Alors, vous voyez notre situation ; nous campons dans une maison à peu près démeublée, avec nos malles à moitié faites : ajoutez à cela une foule de petits ennuis, la saison qui avance : ma mère, qui comptait me commander un costume en arrivant à Paris, s’est brouillée avec notre couturière, Mme Prunet ; je n’ai rien à me mettre ; nous vivons en recluses. Enfin, père vient de se décider à partir pour Paris, arrêter un appartement, et « à moins d’événements graves », comme dit père, je crois bien qu’à la fin du mois nous serons complètement installés. Mais, mon Dieu ! que de tracas, et comme vous avez de la chance, ma chère, de n’avoir rien à démêler avec cette affreuse politique !…
Enfin, il ne faut pas que j’en dise trop de mal, puisque je lui devrai d’habiter Paris et de vous revoir : ah ! oui, cela surtout, ma chère Germaine ; il me tarde bien de vous avoir vue, et d’avoir causé un peu avec vous de ce grand et cher Paris de mes rêves, où vous voudrez bien me piloter un peu, n’est-ce pas, et faire mon éducation de petite provinciale ; vous êtes si intelligente et si répandue !…
Comme vous devez vous amuser en ce moment ! Je vois par les journaux que tous les théâtres ont rouvert, et vraiment les comptes rendus qu’on donne sont d’un passionnant ! Il y a un spectacle dont on parle beaucoup, je crois, et qui m’attire plus que tout autre ; d’ailleurs mère m’a bien promis de m’y conduire dès notre arrivée ; c’est le Combat Naval ; d’après les causeries que j’ai eues à ce sujet avec le fils Rodrigues, vous savez, qui justement vient de sortir du Borda, cela doit être passionnant ; je serai aussi bien heureuse, ma chère Germaine, si vous voulez bien être des nôtres ce soir-là, quoique, à coup sûr, vous ayez déjà dû voir ce spectacle unique en son genre, n’est-il pas vrai ?
Le Métropolitain aussi m’impressionne et m’intéresse au plus haut point ; que tous ces travaux gigantesques doivent être passionnants ! Les avez-vous vus, chère Germaine ? Père s’y intéresse vivement. Nous allons arriver à Paris juste au bon moment, ne trouvez-vous pas ? L’Exposition si prochaine doit amener tant de monde et par ce fait occasionner un énorme mouvement : ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, ni vous, ma chère, convenez-en…