Malheureusement, ce qui ne va pas dare dare, c’est l’acceptation de mon père. Il faut te dire que ces premiers froids d’automne l’ont assez fortement touché, il a attrapé une petite grippe qui augmente encore sa surdité, et dans ces cas-là, tu sais comme il est désagréable, ce qui, d’ailleurs, est bien permis à son âge, mais, en ce moment, ne facilite pas nos projets.
Enfin je lui ai bien expliqué que tu ne voulais pas, que tu ne devais pas assister à ce damné banquet, et que pour cela tu prétexterais ma santé compromise par le brusque changement d’air ; mais que, d’autre part, il était de première nécessité que lui y figure, de telle façon qu’on ne puisse pas dire que notre famille se désintéressait d’une manifestation en faveur de l’armée, et pour que la présence de Bedu-Martin à côté de leur monsieur Syveton témoignât des sentiments patriotiques des Martin-Martin… Mais le voilà qui parle de son estomac, de ses yeux fatigués, des courants d’air, et quand il m’objecte qu’il ne pourra pas même porter un toast, je ne peux pourtant pas lui dire que c’est bien là-dessus que tu comptes, et que, de cette façon, il n’y aura pas de paroles prononcées que tes ennemis puissent exploiter pour te compromettre.
Mais tu sais comme il est ; si j’avais le malheur d’en ouvrir la bouche, tu connais la tirade : — Est-ce que ton mari me prend pour un imbécile ? Je sais les choses qu’il faut dire et les choses qu’il ne faut pas dire ; je le sais mieux que lui ; je faisais de la politique avant qu’il fasse pipi tout seul ! Et Quarante-huit ; et Gambetta ; et que tout vieux qu’il est, il tiendrait encore mieux que toi sa place au Palais-Bourbon… — Car c’est sa rage, à ce pauvre cher père, chaque fois que sa surdité augmente, d’entamer des diatribes sur ton compte, et de se reprocher avec violence d’avoir, croit-il, sacrifié à la tienne, la situation politique que son âge et les services rendus lui avaient acquise.
Il vaut donc bien mieux ne pas l’exciter, et surtout ne pas lui recommander le silence qu’il serait capable de rompre exprès pour te faire une niche, et montrer qu’il est plus fort que toi ; tandis qu’en ne lui disant rien, et en le décidant simplement à assister au banquet, je suis persuadée qu’il s’en tiendra à son traditionnel : « Je bois aux républicains de Quarante-huit, et aux réformes ! » et rien de plus.
Seulement, il faut le décider, et, encore une fois, ce n’est pas une petite besogne. Heureusement, Vovonne est là ; cette enfant est étonnante, c’est un diplomate de première force : — Vous mettrez votre belle redingote, grand-père, et votre cravate blanche : j’ai envie de rester rien que pour lui faire un beau nœud, à votre cravate blanche ; pensez donc, tous les gens qui viendront de Paris, quand je les rencontrerai cet hiver dans les salons, il faut qu’ils me disent : La petite-fille de Bedu-Martin, du doyen des maires de France ? Nous avons vu votre grand-père, Mademoiselle, il est admirable ! Et je serai fière !… — Le moyen de résister à des arguments comme ceux-là ?…
Il paraît d’ailleurs que ce banquet s’annonce comme devant être parfaitement raté ; au Cercle, tes amis font courir le bruit que François Coppée ne viendra pas, et, en réalité, c’était lui le gros attrait, bien plus que ce Syveton qu’on connaît à peine. Beaucoup de gens ont souscrit, pas du tout pour manifester une opinion quelconque, mais uniquement pour voir de près le célèbre académicien : cette tournée, qui, cet été, a joué Severo Torelli au théâtre, lui a donné en effet à La Marche un grand regain de vogue ; Caille et les autres le sentent si bien que c’est en son honneur surtout que la manifestation paraît organisée, et ils s’appliquent même, ce qui est assez canaille, à lui donner un caractère surtout littéraire : c’est du moins ce que m’a affirmé Carbonel qui assure qu’à la mairie tous les employés sont occupés à confectionner de grands cartouches portant les titres de ses œuvres principales. Syveton est noyé au milieu de tout cela, sauf cependant une bande de calicot qu’on mettra devant la porte de l’hôtel de ville : — Honneur à Syveton ! La ville de La Marche.
Et voilà les nouvelles ; en attendant, je crois que le préfet est décidé à ne pas tolérer la moindre bêtise, et à marcher au premier signal ; il a des ordres, paraît-il, et le régiment sera consigné ; naturellement cela n’amuse pas messieurs les militaires, et cela m’expliquerait le regard que m’a jeté la colonelle Tissot-Lapanouille, que j’ai croisée hier devant la poste ; tous ces gens-là se figurent que c’est toujours notre faute, et que leurs ennuis doivent nous retomber sur le dos ; je voudrais seulement que Mme Tissot-Lapanouille ne s’occupe pas plus de moi que je ne m’occupe d’elle ; et il est tout de même fâcheux de penser que la femme d’un colonel n’est en somme que la femme d’un chef de service comme les autres, que c’est vous, messieurs les députés, qui votez les traitements des chefs de service, et que vous en payez un certain nombre, dont ceux-là, pour se moquer de la République, et de vous par-dessus le marché. J’ai l’esprit assez large, Dieu merci, pour ne pas prêter attention à toutes ces misères, mais j’avoue que je ne suis pas fâchée de m’éloigner un peu de cette atmosphère d’hypocrisie et de jalousies stupides.
A bientôt, nous avons hâte de t’embrasser. Olympe partira le matin avec la grosse malle et les petits colis. Nous te télégraphierons l’heure de notre arrivée.
Antoinette.