Mais tu sais aussi bien que moi qu’il n’y a pas besoin d’être un puits de science, ni un Mirabeau, pour réussir à la tête de ce département, et tu te rappelles l’expérience récente du préfet Laforgue, de néfaste mémoire, qu’on nous avait expédié du Conseil d’État, homme très fort, assurément, mais gaffeur de première classe, et qui, avec toute sa science, s’était fait si proprement rouler par défunt Lambusquet.

Jambey a d’abord une qualité, c’est qu’il ne fiche pas les pieds dans son cabinet, ou le moins possible, et qu’ainsi du moins il évite de se compromettre ; Laforgue avait cette rage d’être toujours là, de recevoir tout le monde, et cela avait naturellement pour résultat de lui mettre à dos tous ceux à qui il avait dû refuser quelque chose ; sans compter qu’avec l’esprit des gens de ce pays, qu’il connaissait imparfaitement, il se laissait embobeliner par un tas de crapules, qui lui arrachaient des promesses, que nous avions ensuite toutes les peines du monde à l’empêcher de tenir.

Et puis quand on veut tout voir par soi-même, c’est le vrai moyen de tout embrouiller et de laisser échapper le plus important ; tandis qu’en s’en remettant tout bonnement à des chefs de division comme Travers et Belleuil, qui sont de vieux routiers et qui connaissent toutes les ficelles, un préfet n’a qu’à laisser courir, et il est sûr qu’il n’y aura d’accrocs ni d’embêtements ni pour lui, ni pour ses amis. A la session d’août, Jambey est arrivé de Royan, le jour de l’ouverture du Conseil général, sans avoir ouvert son rapport, et sans avoir lu le premier mot de ce que le père Travers avait mis dedans : tout a marché admirablement, et le projet du pont de Trembles, qui traînait dans les cartons depuis cinq années, a passé comme une lettre à la poste ; au lieu qu’un Laforgue, pour étaler ses lumières, et son labeur, et sa conscience, nous aurait rasé pendant des heures avec des détails techniques et des considérations budgétaires, et, au bout du compte, aurait réussi à tout flanquer à bas.

Enfin Jambey du Carnage a un autre mérite, c’est d’avoir de la fortune, et une maîtresse femme. Car, on aura beau dire, cela ne fait pas de mal qu’un préfet se montre, autrement qu’en locatis, dans un bon landau avec de bons chevaux qui lui appartiennent ; et il n’y aura pas un maire socialiste pour trouver mauvais que le champagne de la Préfecture soit autre chose que de la blanquette à vingt-cinq sous.

Avec cela Mme du Carnage est une maîtresse de maison exceptionnelle, qui aime à recevoir, et qui reçoit admirablement. A-t-on assez daubé sur ces pauvres Bavolet, qui, pendant les quatre ans qu’ils sont restés ici, prétextaient toujours des deuils au bon moment, et n’ont pas offert un verre d’eau dans les salons de la Préfecture ! Assurément Bavolet avait d’autres qualités, mais il n’en est pas moins évident que tout le monde, à La Marche, a béni leur départ, sans oublier la grosse Mme Piédegorge, la femme du juge, tu te rappelles, si désespérée de ne pouvoir produire à la Préfecture, sous l’œil de gendres éventuels, les trois demoiselles Piédegorge, et qui venait faire ses doléances à ta femme, et concluait : — Des préfets comme ça, ça ne fait pas aimer la République ! — Et il est certain qu’elle avait raison, Mme Piédegorge, et qu’en ce moment, par exemple, Fantin, le restaurateur, et Latour, le pâtissier, et, d’une façon générale, tous les boutiquiers de la rue Grande, dont la Préfecture fait marcher le commerce, doivent aimer infiniment mieux la République que du temps des Bavolet.

Mais il y a plus : voici que certaines familles de la haute ville, et du faubourg du Moustier, qui avaient toujours battu froid à la Préfecture, gagnées par le charme et la bonne grâce, et, disons le mot, par le chic de la préfète, commencent à faire des avances ; il se trouve précisément que le nouveau général de cavalerie, La Camuzarde, est allié à la famille de Mme du Carnage, ce qui naturellement contribue à rallier l’élément militaire, qui boudait un peu, et cela ne laisse pas, à l’heure actuelle, que d’avoir son importance ; la préfète, qui est une femme extrêmement fine, joue de tout cela supérieurement : en sorte que, le mari pour les radicaux, la femme pour les conservateurs, tout La Marche rayonne autour de la Préfecture, dont l’influence est considérable.

C’est cette influence qu’Alcide Caille voudrait bien ne pas trouver en face de lui le jour des élections sénatoriales, car il sent parfaitement que le Préfet, — et aussi la Préfète, — auront tous les délégués dans la main, et qu’avec un tel appoint, Moulin ne ferait de lui qu’une bouchée. Tandis que si Jambey s’en va, le Préfet qui viendra, si zélé et si malin soit-il, ne connaissant personne, pourra peu de chose ; les groupes formés grâce à la diplomatie préfectorale se désagrégeront, Caille reprendra du poil de la bête, et, réduit à ses seules ressources, le père Moulin, qui est, je te l’accorde, un très honnête homme et le candidat nécessaire, mais qui, — nous ne nous faisons pas d’illusions, n’est-ce pas ? — est un vieil imbécile, risquera fort de rester sur le carreau.

Il faut donc à tout prix que Jambey du Carnage soit maintenu dans le Plateau-Central ; son départ compromettrait le succès des élections de janvier, et j’ajoute qu’on l’interpréterait à ton encontre comme un échec personnel, puisqu’on sait que le Préfet est ton homme, que tu dois par conséquent y tenir et le retenir. C’est donc à toi d’agir au ministère pour que Jambey ne soit pas déplacé, et auprès de Jambey lui-même si, comme la Localité l’insinue, il est exact qu’il soit en train de solliciter son changement. Raisonne-le, cet homme : en somme, le Plateau-Central n’est pas un département difficile, sa situation y est solide, et, par le temps qui court, cela vaut peut-être mieux que d’aller ailleurs risquer de se casser le cou ; et puis quoi ? La Marche est une jolie troisième, résidence agréable, huit heures de Paris seulement et les trains sont commodes ; tu pourrais peut-être lui faire promettre sa seconde classe personnelle, ou la décoration, car il ne doit pas tenir à l’argent. Et puis, en fin de compte, quand on est préfet, on est préfet, on doit obéir à d’autres considérations que ses convenances, et quand, dans un endroit, on se trouve par hasard être bon à quelque chose, il ne faut pas en profiter pour demander à ficher le camp immédiatement !…

Mes hommages à tes dames, et bonne poignée de main de ton

J. Carbonel.