Madame Paul J. du Carnage, hôtel de la Préfecture, La Marche (Plateau-Central).
Ma chère Amie,
Quelle sale boîte que ce Ministère ! J’espérais voir Waldeck ce matin, j’arrive à dix heures place Beauvau, je me fais inscrire, nous étions relativement peu nombreux, tombe une pluie de délégations, députés en tête, qui nous passent sur le dos comme il convient lorsqu’on représente le peuple souverain ; si bien qu’à une heure je n’avais ni vu le ministre, ni déjeuné.
J’ai déjeuné, mais je ne pourrai voir le grand chef que demain ; juste retour des choses d’ici-bas, j’en arrive à plaindre les gens à qui je fais, quelquefois, faire antichambre : il est vrai que, ceux-là, je ne les avais pas priés de venir. D’ailleurs ce matin, un spectacle a diverti mon impatience : dans le salon d’attente, ma chère, dans le salon d’attente du ministère de l’Intérieur, un solliciteur comme moi était installé à la table du milieu, et, pour charmer les loisirs que lui imposait le bon vouloir du ministre, — je n’invente pas, ce ne serait pas drôle, — il copiait de la musique ! Ne trouvez-vous pas, chère amie, qu’il y a là une philosophie du sacrifice, une résignation préconçue, fort impressionnantes ? Très certainement cet homme était là hier, et je l’y retrouverai demain, continuant sa besogne mystérieuse ; car sans doute il n’y a pas d’apparence que celui-là voie jamais le ministre, et peut-être n’en a-t-il aucun désir, ni même aucun dessein : cet homme est un symbole et c’est un sage ; en somme, je ferais tout aussi bien de copier de la musique, que de m’embêter à courir après le ministre, et à droguer pour une audience qui n’y fera ni chaud ni froid. Tout dépend de votre oncle Gourdey ; il est évident qu’en ce moment les sénateurs peuvent beaucoup, et si l’oncle voulait se donner la peine de pratiquer un léger chantage à notre profit, nous ne tarderions pas à secouer nos sandales sur La Marche, ses pompes et ses habitants ; mais sait-on jamais de quoi il retourne avec ce vieux ramolli ?
Maintenant, il y a quelque chose d’admirable ; j’ai vu au Cabinet, où j’étais allé faire un tour pour serrer la main du petit Destrem, Destrem m’a appris que le Martin-Martin s’opposait absolument à mon avancement ; d’ailleurs j’en avais un vague soupçon, et Martin, que j’avais vu hier, tout en protestant qu’il m’était acquis (je te crois !), avait eu une façon d’insister sur l’intérêt supérieur du département, l’attachement que j’inspire aux populations républicaines… Ces gens-là sont étonnants ! Ainsi voilà Martin-Martin, qui certes n’est pas un aigle, mais qui n’est relativement pas un malhonnête homme ; je me donne un mal de chien pour faire un député de cet imbécile, et quand, la besogne finie, je demande à passer à d’autres exercices, il est le premier à me mettre des bâtons dans les roues, uniquement parce qu’il est content de moi, qu’il a besoin de moi, et qu’il n’ose pas marcher tout seul, gros égoïste ! Je ne peux pourtant pas servir éternellement de bonne d’enfants à tous les députés que j’aurai fait élire ! Heureusement que, si Gourdey se remue un peu, Martin-Martin n’y pourra rien ; il n’a aucune espèce d’influence, et Waldeck a d’autres chiens à fouetter en ce moment, que d’écouter les petites histoires de ce fantoche.
Ah ! ils sont gais pour les préfets, les élus du peuple ! Destrem me racontait ce mot d’un député du Centre (il n’a pas voulu me dire lequel, mais tous en sont capables), venant demander la tête de son préfet : — Nommez-le à une trésorerie générale, confiez-lui une caisse, c’est ce que je souhaite ; comme cela je suis bien sûr qu’avant deux mois il aura passé aux assises !… — Douce confiance, charmant pays, joli métier !
Je vais aller flâner tout à l’heure à l’exposition des chrysanthèmes ; j’ai rencontré avant-hier l’amiral Verdure, et cet horticulteur vénérable en sortait enthousiasmé : — Vous verrez, dans le fond, il y en a de ces fleurs, c’est tellement gros, on dirait des choux !…
Hier soir, je voulais aller à Tristan et Yseult, mais je n’ai pu avoir de place ; alors j’ai passé la soirée aux Mathurins, avec le petit Destrem ; je ne l’ai pas regretté, Tarride et Deval sont toujours drôles, tandis qu’à ce qu’il paraît, Tristan et Yseult sont crevants…
Tendresses.